Essais - L'islam entre tradition et modernité

Ils ne sont pas nombreux, ceux qui, aujourd'hui, disposent des ressources de culture pour conduire le lecteur occidental à une rencontre avec l'Islam qui ne soit pas brouillée par son image fanatique. Abdelhawab Meddeb est de ceux-là. Sa critique de la «maladie de l'Islam», pour reprendre le titre d'un précédent ouvrage (Le Seuil, 2002), montre un témoin lucide et généreux, désireux de réfléchir sur les conséquences perverses d'une occidentalisation mal assumée.

Dans les entretiens qu'il a donnés à Philippe Petit, il s'explique sur sa formation, sur sa rencontre avec la culture européenne, un trajet qui a fait de lui l'écrivain, le traducteur, le poète que nous admirons. Mais il fait un pas de plus, acceptant la responsabilité d'une interpellation morale et politique de l'Islam au nom même de son héritage spirituel.

Divisé en trois segments, ce livre nous offre d'abord le récit d'apprentissage d'un fils de lettré, né à Tunis et profondément imprégné de la grande tradition coranique et de l'imaginaire des Mille et une nuits. Sa formation baigna dans la langue française et le conduisit à un exil européen. Mais rien de cet Islam des traditions et des formes vernaculaires de la culture ne fut oublié et c'est sur ce fond enfoui que le jeune Meddeb put faire croître plus tard, paradoxalement alors qu'il était en Europe, l'enseignement des grands maîtres spirituels et mystiques de l'Islam: Hallâj, Ibn'Arabi et tous ceux que l'enseignement de Henri Corbin avait contribué à faire connaître. L'hommage que lui rend ici Meddeb est vibrant. C'est à partir de cette écriture qu'il pourra en effet accéder lui-même à cette poétique du déplacement et de l'hétérogène qui lui permet aujourd'hui de s'adresser aux trois traditions du monothéisme. C'est encore cette écriture qui lui permet d'évaluer la prétention intégriste à capter dans un projet réducteur aussi bien la tradition textuelle que les rituels, menacés par une «mort anthropologique».

Le deuxième segment de ces entretiens est consacré aux questions d'identité dans les traditions monothéistes. Sensible à la différence des langues, mais aussi à la variété des positions théologiques, Meddeb met en lumière les apories de toute théologie politique qui se crispe sur le refus d'un universel. Prenant la juste mesure de chaque tradition monothéiste dans son rapport à l'autre, il insiste sur le déficit d'une approche de concurrence des religions dans leur accès à l'universel. Cette critique atteint toute lecture du Coran qui fait d'Abraham un musulman, lecture qui bloque le rapport des traditions entre elles. Cette partie de l'entretien est riche de perspectives sur le chiisme et le soufisme, qui présentent des positions de résistance à l'intégrisme diffus qui menace toujours l'évolution politique fondamentaliste.

Un troisième segment, plus bref, aborde diverses questions sur la situation de l'islam en Europe. Contre les effets de morosité violente induits par la conscience d'un déclin inéluctable, Meddeb appelle à une pédagogie critique de la culture en vue de la démocratie. Le modèle fourni par la grande culture de Cordoue peut encore inspirer ceux qui refusent de faire de l'islam une culture de perdants, toujours déjà encline à la violence d'un ressentiment spécifique. Mais, évoquant les compromis de tant d'autres intellectuels fascinés par l'islamisme, il reste inquiet de la diffusion de la barbarie. «Constater la misère de l'Islam sous les effets de l'islamisme devrait apporter sursaut, éveil, vigilance pour nous épargner le partage d'un même sort.»

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Invité par le Festival international de littérature, Abdelhawab Meddeb participera à deux rencontres: Poétique de l'errance, samedi 8 mai, 14h30, à la Maison des écrivains (Montréal), et Voix de l'Islam: du poétique au politique, dimanche 9 mai, 14h30, à la Librairie Gallimard (Montréal).