Marie Brassard dans le texte

La dramaturge voit ses pièces «Jimmy, créature de rêve», «La noirceur» et «Peepshow» publiées en français.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La dramaturge voit ses pièces «Jimmy, créature de rêve», «La noirceur» et «Peepshow» publiées en français.

Marie Brassard voit enfin ses trois premières pièces publiées en français, alors qu’elles le sont en allemand et en italien depuis belle lurette. Jimmy, créature de rêve (2001), La noirceur (2003) et Peepshow (2005) sont réunies dans un ouvrage qui vient de paraître aux Herbes rouges, plus précisément dans la collection « scène_s », dirigée par Sylvain Lavoie.

« Je ne me considère pas comme une écrivaine, lance d’emblée la femme de théâtre. J’estime que la représentation est un objet global auquel tous les éléments participent, dans lequel les images et le son contribuent largement au sens. Si je suis à ce point heureuse de voir ces pièces publiées, c’est d’abord parce que ce sont les rares traces restantes d’un travail éphémère qui a été fondamental pour moi. »

Tout juste de retour d’Amsterdam, où était donné La fureur de ce que je pense, un spectacle qui reprendra sa course à travers le monde l’automne prochain, Marie Brassard fait une pause dans son emploi du temps bien rempli pour jeter un coup d’oeil dans le rétroviseur.

« Je n’aurais jamais pu imaginer, au moment de donner naissance à Jimmy, créature de rêve, au moment de me lancer en solo après des années à collaborer avec Robert Lepage, que l’aventure serait si belle, que j’aurais la chance de présenter mes pièces dans tant de pays. Quand des artistes dans la trentaine me font part de leurs angoisses, je leur rappelle que j’avais 40 ans lorsque ma carrière a pris ce nouvel élan. La vie, ça recommence sans cesse ! Depuis quelques années, en mettant en scène des textes de Nelly Arcan, puis d’Evelyne de la Chenelière, j’ai l’impression d’ajouter une corde à mon arc, c’est-à-dire de déplacer ma façon de travailler pour amener des actrices à développer, en ma compagnie, un langage personnel, une musique qui leur soit propre. »

Quinze ans après la création de La noirceur, un spectacle dans lequel elle racontait notamment sa déchirante éviction d’un édifice industriel du centre-ville de Montréal qui abritait des ateliers d’artistes, une belle utopie anéantie par le bulldozer de l’embourgeoisement, sans parler des effets désastreux sur la diversité culturelle du quartier, Marie Brassard se désole de voir que la situation ne s’est guère améliorée.

« Ce sont des pratiques que l’on retrouve encore dans toutes les grandes capitales, déplore-t-elle. Il y a partout dans le monde des bâtiments qui sont d’abord investis par les artistes et qui font ensuite les délices de promoteurs immobiliers sans vergogne. Ces jours-ci, ce sont les occupants du 305, rue de Bellechasse qui s’inquiètent d’être chassés. Heureusement, il y a également quelques belles initiatives, comme Bâtiment 7, un centre autogéré à Pointe-Saint-Charles. C’est la première fois depuis longtemps que je vois un projet aussi cohérent, bien organisé, mais pas trop non plus. »

Un nouveau solo

Ces jours-ci, Marie Brassard travaille à l’élaboration d’un nouveau solo, Introduction à la violence, premier volet d’un cycle sur « la perception du temps et l’apprentissage de la brutalité » qui sera présenté à l’Usine C au début du mois de mai 2019, c’est-à-dire six ans après Trieste. Sur ce mélange d’arts visuels et sonores, de réalisme et d’expressionnisme, où « des voix se mélangent pour raconter l’histoire rêvée d’un assassin à une petite fille qui ne veut pas dormir », la créatrice demeure très secrète.

« C’est certainement l’un de mes projets les plus ambitieux, explique-t-elle. D’abord à cause du temps que je tiens à m’accorder pour le développer, l’approfondir, mais aussi parce que les artistes que j’ai réunis viennent de plusieurs pays. En Suède, en août dernier, on a présenté une version de 35 minutes et la réaction a été formidable. »

Cet hiver, la metteuse en scène préparera avec les étudiants de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM un spectacle consacré à Réjean Ducharme : « Je ne sais pas encore précisément quelle forme ça va prendre, mais je veux que ce soit une sorte de création, une réflexion autour de l’oeuvre de Ducharme. On va puiser dans les romans, mais aussi dans le contexte social qui les a vus naître. J’aime l’idée de contribuer ainsi à ce que j’oserais appeler la transmission de notre histoire culturelle. »

«Jimmy, créature de rêve», «La noirceur», «Peepshow»

Marie Brassard est une extraordinaire conteuse. D’abord parce qu’elle déploie des histoires personnelles, intimes et délicates, des récits poignants, et ce, sans jamais verser dans la complaisance ni le narcissisme. Mais aussi parce qu’elle épouse brillamment la logique du rêve, s’engage admirablement dans les dédales de son inconscient. Chez ceux qui ont vu les trois pièces sur scène, le livre fera nécessairement resurgir des sons et des images. Les autres ne seront pas en reste, notamment grâce aux introductions rédigées par l’auteure et à la synthétique postface signée Daniel Canty, mais surtout parce que Jimmy, créature de rêve (2001), La noirceur (2003) et Peepshow (2005) n’ont rien perdu de leur pertinence en ce qui concerne la forme, extraordinairement polyphonique, aussi bien que le fond, avec des thèmes résolument actuels, comme la fluidité sexuelle, l’embourgeoisement et la complexité du sentiment amoureux. Qui plus est, les trois pièces se répondent, s’éclairent, témoignent d’une recherche, de la définition d’un style, en somme de la genèse d’une posture artistique dont on ne pourrait plus se passer.

★★★★
Marie Brassard,
Les Herbes rouges,
Montréal, 2018, 150 pages