«Néons et sakuras»: à l’école du regard

Les auteures parlent ici du voyage comme d’un concentré de vie.
Photo: Valérie Lebrun Les auteures parlent ici du voyage comme d’un concentré de vie.

Elles s’étaient promis un jour toutes les deux de célébrer la fête des cerisiers en fleurs, le hanami. Promesse tenue : la professeure de littérature à l’Université de Montréal Ginette Michaud et l’écrivaine Alice Michaud-Lapointe (Titre de transport, Villégiature), mère et fille, ouvrent dans Néons et sakuras les carnets de leur séjour au Japon, à Tokyo, à Kyoto et à Osaka.

La nourriture que l’on ne sait pas commander (et qui nous explose au visage). La politesse clinique des employés d’hôtel (quand ils n’ont pas carrément été remplacés par des robots). Visite d’un temple où des moines cultivent depuis sept siècles une centaine d’espèces différentes de mousses.

Le voyage est ici autant une tentative de connaissance du monde qu’une profonde plongée en soi, refuge nécessaire face à toutes les sources de confusion dépossédant la paire de son emprise sur le réel.

« Ici, les choses sont aperçues plutôt que vues », souligne Ginette Michaud (ou est-ce Alice ?), « comme si le voir était ébranlé par un croire-voir et que le regard, en constant ajustement, retrouvait aussi son pouvoir de tout transformer en tableau brillant. Voyagerait-on pour halluciner, pour avoir des perceptions éblouies de choses qui n’existent pas ? »

En préférant ne pas indiquer au haut de chaque chapitre et de chaque passage qui signe quoi, les voyageuses (dont on reconnaît quand même la plupart du temps les préoccupations et les styles respectifs) se façonnent une nouvelle voix commune, moins dialogue que polyphonie des regards, émois et troubles conjugués.

Alice Michaud-Lapointe et Ginette Michaud parlent dans Néons et sakuras du voyage comme d’un concentré de vie, exacerbant les joies, mais exacerbant également l’impression éternelle que tout glisse entre nos doigts, que rien ne peut être complètement appréhendé, que ce à quoi nous rêvions n’est jamais ce que nous vivons.

C’est à une école de l’humilité et du moment présent que nous convient mère et fille. « Où passe pour eux la ligne entre réalisme et merveilleux ? » s’interroge la première, qui aimerait pouvoir un instant lire Murakami avec les yeux d’un Japonais.

On ne voyage pas, bien sûr, sans contradictions et sans réfléchir aux failles de notre propre conception du goût, bon ou mauvais. « Tout en admirant ces filles qui endossent le costume traditionnel […], écrit Alice Michaud-Lapointe, je ne peux faire taire la petite voix sarcastique en moi qui me renvoie à mon jugement deux poids, deux mesures : alors que chez moi, je déteste tout festival du genre “Filles du Roy” […], je m’en délecte ici sans les trouver risibles. »

Rédigés avec la fine autodérision du vertige et la mélancolie de ce que l’on sait éphémère, ces carnets témoignent surtout en filigrane, et sans jamais complètement le dire ainsi, du pouvoir de l’écriture conférant à l’existence un surplus de densité. Écrire, comme pour apprendre à entrevoir ce qui chez l’autre — sa mère, sa fille ou un vieux monsieur japonais croisé dans un sanctuaire — nous appartient.

Néons et sakuras

★★★ 1/2

Alice Michaud-Lapointe et Ginette Michaud, Héliotrope, Montréal, 2018, 190 pages