«Lèvres de pierre»: l’étudiante rebelle et le génocidaire

L'écrivaine Nancy Huston
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'écrivaine Nancy Huston

En 2008, visitant le Cambodge, Nancy Huston est troublée de se rappeler que dans les années 1970, alors qu’elle étudiait à Paris, elle avait soutenu Pol Pot et les Khmers rouges, responsables de la mort de 1,7 million de Cambodgiens.

Dix ans plus tard, la romancière livre le fruit de ses réflexions, Lèvres de pierre, sous la forme d’une autofiction relatant le parcours de Dorrit, « mad girl » canadienne et future romancière, et d’une exofiction où elle imagine comment le doux Saloth Sâr est devenu un despote sanglant.

« J’avais envie de réfléchir à cette époque de ma vie où j’avais été successivement quelqu’un de très paumé, de très marxiste-léniniste et de très féministe, quasiment prête à tuer une bonne partie des mâles sur la surface de la Terre », confie l’écrivaine.

« C’est vraiment un livre sur ce que j’appelle le grand écart, poursuit-elle. Nous sommes naïvement convaincus que tous les êtres humains sont comme nous, qu’ils se racontent leur vie comme un roman. Dans cette partie du monde, on a vraiment le sentiment qu’il s’agit d’une autre humanité, d’une autre façon d’être dans la vie, dans le corps, dans l’histoire. »

Tandis qu’elle replonge dans son passé et dans celui de ce pays peuplé de grands bouddhas de pierre au sourire bienveillant, elle tente vainement d’imaginer ce que c’est, d’être dans la tête d’un Cambodgien.

Au cours de ses recherches, elle découvre qu’elle partage des points communs avec Pol Pot : « Comme moi, il a reçu une bourse pour étudier à Paris, où il a été transformé en marxiste illuminé comme moi — un peu plus illuminé que moi ! »

« Après beaucoup d’hésitations et de faux départs, c’est la seule personne que j’ai trouvée pour en faire un personnage. Ce n’est pas par provocation du tout. Au cours de sa jeunesse, Sâr a été plongé comme moi dans des univers très différents, et cette expérience a engendré chez lui comme chez moi une espèce d’insécurité. »

La compagnie des hommes

Derrière leurs lèvres de pierre, leur doux sourire, leur mutisme, Dorrit et Sâr dissimulent une peur qui se transformera graduellement en une soif de savoir et une rage sourde.

« L’une des différences entre nous est due à notre sexe : les filles esquintées et furieuses auront tendance à glisser vers la prostitution, les garçons, à se muer en caïds. Mais si l’évolution de Sâr a conduit à la catastrophe, c’est en raison de la situation historique du Cambodge. Et cette situation-là a été provoquée par les deux pays où j’ai vécu, les États-Unis et la France, d’abord par le colonialisme français, puis par le marxisme français parisien et par les bombardements américains. »

Adolescents, Dorrit et Sâr rencontrent chacun un homme de dix ans leur aîné qui transformera leur destin : Adam, professeur d’université et ami du père de Dorrit, et Mahé, frère catholique enseignant à l’école française de Phnom Penh. Par amour, Dorrit acceptera même qu’Adam la frappe et Sâr, d’être initié à la sexualité par Mahé.

« C’est arrivé une fois, et c’est important de le mentionner. Mais je suis restée avec cet homme encore deux ans et ça ne s’est jamais reproduit. On pourrait dire que le personnage de Mahé que j’invente pour Sâr est inadmissible, mais en même temps, je pense que parfois c’est vécu comme quelque chose de valorisant pour les élèves en question. »

Sur la nature de ces amours, Nancy Huston poursuit : « La littérature est là pour parler des ambiguïtés, pour nous rappeler que la vie n’est pas cut-and-dried [déjà décidée]. Si elle l’était, on ne serait pas des êtres humains. C’est sûr qu’en tant que mère, si j’apprends que le prof de ma fille de 15 ans lui fait des avances, je ne suis pas d’accord, mais en tant que fille de cet âge-là, je ne voulais surtout pas que ma belle-mère s’en mêle, parce que je tenais à vivre ça. En fait, c’était une relation décisive pour moi, qui m’a introduite à la littérature contemporaine. »

Renouer avec l’animal en nous

Au cours de la rencontre, la conversation glissera du côté d’Anima laïque, essai poétique porté par la musique de Quentin Sirjacq, où Nancy Huston s’intéresse aux rituels d’une vie hors religion.

« Dans le discours public en Occident, on fait comme s’il y avait la nature et les animaux d’un côté et les êtres humains de l’autre. C’est important de se souvenir qu’on fait partie des espèces animales. La grande découverte en ce qui concerne les rituels, c’est de me rendre compte que ce sont les moments où notre nature animale se manifeste de façon incontournable qui sont ritualisés, qui ont besoin d’être humanisés. La mort est un événement animal, de même que la naissance, le mariage, qui promet la reproduction, l’accouchement et la puberté. »

Ce texte, écrit peu après les attentats de Paris de novembre 2015, qu’elle présentera vendredi à Montréal, rappelle la place que le sacré tient dans l’oeuvre de l’auteure, notamment dans Cantique des plaines (1993), Instrument des ténèbres (1996) et Dolce Agonia (2001).

« Dans ma vie, la religion est partie assez tôt et a été remplacée très vite par des personnages de romans, ceux des autres et les miens. J’ai constamment des personnages imaginaires dans ma tête. »

Dans le même esprit, les jeunes personnages de Lèvres de pierre tourneront le dos à la religion. À l’instar de sa créatrice, Dorrit embrassera l’écriture, tandis que Sâr adhérera au communisme avec une ferveur quasi religieuse.

« On est une espèce très orgueilleuse, mais on est aussi fondamentalement depuis toujours une espèce croyante. Donc, quand on cesse de croire à nos dieux anciens, c’est que l’on en a inventé des nouveaux. La fabulation — le fait d’inventer des récits qui donnent sens à l’existence et d’y adhérer — est consubstantive à notre espèce. »
 


Lèvres de pierre
Nancy Huston, Actes Sud, Paris, 2018, 240 pages

Anima laïque
Nancy Huston et Quentin Sirjacq, Actes Sud, Paris, 2017, 84 pages et un CD

Anima laïque
Concert-lecture avec Nancy Huston et Quentin Sirjacq Vendredi 26 octobre, 20 h, école Rudolf Steiner, 4855, rue Kensington