L’inébranlable foi en l’autre de Gilles Vigneault

Le vénérable Gilles Vigneault, à presque 90 ans, publie un recueil de poèmes inédits intitulé «Le chemin montant».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le vénérable Gilles Vigneault, à presque 90 ans, publie un recueil de poèmes inédits intitulé «Le chemin montant».

«Mets le temps de toncôté / C’est un vieil outil fidèle », suggère Gilles Vigneault à son petit-fils dans Le chemin montant, son nouveau recueil de poèmes inédits. « L’art mûrit sous sa chaleur / C’est le soleil du silence. / L’âme, c’est du temps qui pense / L’espoir du fruit dans la fleur. »

Mettre le temps de son côté. En cet après-midi d’automne frisquet, attablé dans son studio de Saint-Placide, c’est très précisément l’attitude que notre hôte invite les souverainistes à adopter, alors que nous évoquons enfin la récente défaite historique du Parti québécois, après avoir longuement discuté de son amour pour les contraintes formelles en poésie.

« Je mets toujours un temps avant de juger et de jauger ce qui m’arrive dans la vie », confie l’homme qui célébrera son 90e anniversaire samedi, et qui tente le plus possible de trouver au quotidien l’équanimité, l’égalité d’âme et d’humeur, que chantait en son temps l’empereur Marc Aurèle dans ses Pensées pour moi-même.

« Je dis à mon petit-fils “Mets le temps de ton côté”, parce que le temps, on le considère trop souvent comme un plancher qui n’a pas été balayé, alors que c’est pourtant le plancher sur lequel nous sommes, le plancher sur lequel nous pouvons nous déplacer. Et c’est un plancher sur lequel nous avons quelques fois le droit d’être silencieux, sur lequel nous pouvons nous entourer de murs pour n’écouter que ce que peut nous inspirer le bruit de l’intérieur. »

Petites fois nécessaires

Le silence, denrée rare, faisons-nous remarquer très succinctement, comme en déposant trente sous dans le plus philosophe des juke-box.

Quelques mots suffisent la plupart du temps à relancer le généreux monologue de celui qui rejette néanmoins la trop solennelle posture du sage, parce que « la sagesse, c’est un vieux manteau que les fous endossent quand il commence à faire froid ».

« Le silence est rare, oui, parce qu’on dirait que l’humanité a besoin de bruit pour oublier qu’elle va mourir, alors que la mort est très intéressante. Comme dirait François Cheng [écrivain français] : “La mort, c’est ce qui donne de l’avenir à la vie.” C’est ce qui génère la foi : la foi d’abord en soi-même, puis la foi en l’autre. Aujourd’hui, j’ai foi en vous deux ici [il désigne le photographe Jacques Nadeau assis au sol]. Je suis absolument sûr que vous n’êtes pas ici pour me trahir, pour me faire dire des bêtises et les publier ensuite, ou pour présenter mon mauvais profil. J’ai foi en vous et ce sont toutes ces sortes de petites fois qui donnent la possibilité d’avoir foi en l’humanité. »

Il ajoute, en mesurant très bien le poids de la patate chaude qu’il dépose sur la table : « C’est aussi ce qui peut donner la foi d’accepter et d’accueillir l’immigrant. On se rappelle trop rarement que l’immigrant le plus dépaysé, le plus métissé et métissable, c’est un enfant qui vient de naître. Il arrive dans un monde dont il ne connaît rien. »

Gilles Vigneault n’évoque évidemment pas l’immigration innocemment. Inquiet, le patriarche, du rapport des Québécois à l’étranger qui espère faire son nid chez nous ? « Oui, oui, je suis inquiet, mais ce sont des choses qui se corrigeront peut-être dans quatre ans », répond-il en conjuguant sa boutade à un grand sourire espiègle. Gilles Vigneault a presque 90 ans, mais a aussi encore parfois l’âge éternel de la douce insolence.

« Ce sont des choses qui se corrigeront assurément grâce aux gens eux-mêmes », reprend-il plus sérieusement. « Les gens vont graduellement connaître un monsieur Ibrahim et finir par dire à la voisine : “Tu sais, c’est du monde comme nous autres !” Ce sont des raisonnements qui se tiennent tous les jours dans le peuple et qui ne passent pas à la télé. Ces raisonnements-là ont plus de pouvoir que les paroles politiciennes. »

Monsieur Vigneault lira à voix haute, à la fin de notre conversation, Petit mode d’emploi, sa recette du bonheur déclinée en vers, justifiant à elle seule la publication de son Chemin montant. Écoutez un peu le silence qu’il laisse s’épanouir après avoir prononcé pour la première fois le mot « peur », sobre manière de désigner notre pire ennemi.

Pour goûter au bonheur, il faut donc savoir « Être voile pour le vent / Entendre tomber la neige / Et voir comme un privilège / De consoler un enfant / N’avoir peur… que de la peur / Retourner la femme et l’homme / Au partage de la pomme / Et cueillir du foin d’odeur ».

Liberté plurielle

À 37 ans, Gilles Vigneault crée presque sous la menace de son pianiste Gaston Rochon et de son mentor Claude Fleury Les gens de mon pays. « Je suis arrivé avec un texte en disant : “Je viens d’écrire un poème, qu’est-ce que vous en pensez ?” Claude m’a répondu : “Ce n’est pas un poème, c’est le premier couplet d’une chanson.” »

Le fils de Natashquan improvisera bientôt la mélodie de ce qui deviendra sa chanson amirale, contenant et permettant toutes les autres. « Ce qui reste à écrire, c’est ce qu’on a déjà écrit, mais en mieux ! » lance-t-il aujourd’hui afin d’expliquer son livre flambant neuf, alors que son oeuvre contient déjà plus de textes majeurs qu’un poète puisse espérer.

Il reste aussi à découvrir ce que les chansons d’hier peuvent dire du présent. Voilà tout l’objectif des réinterprétations de Ma jeunesse, album nouveau du Vigneault vieux, tentant de jeter une lumière inédite sur des classiques comme La danse à Saint-Dilon, J’ai pour toi un lac et Les gens de mon pays. Les gens de mon pays se concluant toujours, bien sûr, par cette profession de foi associée au pays à naître (« Je vous entends demain parler de liberté »), mais dans laquelle son auteur nous propose désormais d’entendre aussi autre chose.

« La liberté, ce n’est pas seulement aux élections que ça se passe, fait-il valoir. Cette liberté, maintenant, c’est la liberté de choisir d’arrêter de manger de la viande de boeuf qui coûte si cher à la planète. C’est la liberté de ne plus acheter de plastique pour ensuite le rejeter à la mer, la mer qui nous a donné la vie. Quelle reconnaissance ! Quelle sorte de gratitude ! »

« La liberté, ça s’exprime partout et c’est beaucoup plus large que l’indépendance pour un territoire défini. C’est la liberté de rêver que tout le monde ait une voiture électrique et qu’on cesse de creuser la terre. C’est la liberté d’entendre les voix des savants qui nous disent où on est rendu. C’est la liberté dont nous parle Nicolas Hulot [ministre français de la Transition écologique qui démissionnait en août dernier]. C’est la liberté de voter pour qui va protéger la planète pour les enfants qui viennent. C’est la liberté d’essayer de protéger la vie. Il faut rêver au-delà du rêve. À mon sens, dans une chanson comme Les gens de mon pays, tous les rêves sont permis. »

Dans les mots de Vigneault

Gilles Vigneault parsème toute conversation d’un nombre fascinant d’aphorismes, de mots d’esprit et d’autres phrases à l’emporte-pièce. Florilège.

À propos de la cupidité des puissants

« À un moment donné, les gens les plus méchants de ce monde seront condamnés pour avoir trop et n’avoir pas assez distribué. Il y a un proverbe qui dit — ou c’était peut-être un gars de Natashquan : “Dans la mort, on n’emporte que ce qu’on a donné.” »

À propos des livres que personne ne lit

« N’importe quel livre relié va au moins servir à tenir les autres livres debout dans la bibliothèque. Eh bien, c’est un service qu’il ne faut pas négliger, ça ! »

À propos de son amour des contraintes formelles en poésie

« Tous ces règlements-là sont passionnants. Le dérèglement aussi est intéressant ; sans le chaos un jour, pas d’ordre plus tard, c’est entendu. Mais il ne faut pas commencer par le chaos, parce que le chaos, on ne sait pas très bien ce que c’est, alors que l’ordre, on a une petite idée. »

Le chemin montant // Ma jeunesse

Gilles Vigneault, Boréal, Montréal, 2018, 120 pages // Gilles Vigneault, Tandem.mu

11 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 23 octobre 2018 03 h 36

    La liberté...

    Dans le monde tel qu'il est aujourd'hui, celui de "la rentabilité ou la mort", la liberté peut aussi coûter très cher en solitude à qui la chérit tendrement.
    Individus ou peuple confondus...

    Vive le Québec libre !

  • Loyola Leroux - Abonné 23 octobre 2018 09 h 34

    Que faire avec l’autre qui a peur de nous ?

    Monsieur Vigneault vous etes trop sage pour ne pas savoir qu’en tenant le discours dominant sur l’immigration il ne sera jamais trahi par les journalistes. Vous qui approchez de la sagesse, dites-nous comment nous comporter avec les autres qui ont peur de nous, de nos valeurs au point de vouloir recréer ici leurs traditions, leurs habitudes, leurs règles, etc. qui les ont obligés de quitter leur pays ? Selon vous, existe-t-il des immigrants heureux ?

  • Christian Montmarquette - Abonné 23 octobre 2018 11 h 45

    La parole citoyenne..

    Je me souviens d'une parole citoyenne qui m'avait particulièremen touché quand j'avais été candidat en 2003.

    Une électrice m"avait lancé mine de rien..

    "Vous savez, nous autres, à l'aide sociale.. On a pas le droit de travailler."

    Je n'ai jamais oublié ça.

    Et j'espère que cette parole touchera autant de lecteurs et de lectrices du Devoir qu'elle m'a touché moi-même à cette époque.

    Christian Montmarquette

    • Loyola Leroux - Abonné 23 octobre 2018 22 h 31

      Qu'est ce qui l'empéchait de travailler ? Était-elle lourdement handicapée, mere monoparentale, etc. Tout est dans l'explication...

    • Serge Lamarche - Abonné 24 octobre 2018 01 h 38

      Travailler sur l'aide sociale, le chèque est coupé d'autan. Faut du travail qui paye plus par mois que l'aide sociale sinon c'est perdant. Il faut aussi être certain de pouvoir garder le travail assez longtemps s'il y a un délai entre fin de travail et début d'aide sociale.
      Quand on pense que des millions vont aux pétrolières qui ne travaillent pas...

  • Michel Lebel - Abonné 23 octobre 2018 17 h 28

    Croire en l'autre

    Le grand Vigneault ne mentionne pas la plus grande liberté, la liberté religieuse, y inclus la liberté de conscience. Comme aussi la liberté de ne pas croire à la transcendance. Mais il a foi en l'autre, en son frère ou soeur, partout dans le monde. C'est cela aussi la foi. Merci pour votre témoignage, M.Vigneault.

    Michel Lebel

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 23 octobre 2018 20 h 21

    « La parole prend sa source...

    ...dans le silence qui l'a engendrée... »

    C'est que du septième de WITTGENSTEIN,
    qui semble avoir inspiré le dernier ARCAND, brillant,
    à la lumineuse répartie de Monsieur Ptitpas,
    il y a un chemin de pensé(es), dedans!

    Et pendant ce chemin, un p'tit bond de MARC-AURÈLE
    à Ti-cul Lachance: celui de l'espérance en la chance,
    jusqu'à la gratitude pour cette joyeuse tempête!
    Gratitude d'autant plus grande si cette joie est proche de SPINOZA!

    La foi porte de ses monarques et de ses poignards dans l'histoire...
    Ne faut-il répartir, justement, en gardant le cap?
    Fût-ce par la résistance, comme celle de la laïcité?

    Pourquoi un «bond»? demandera-t-on... peut-être...
    Parce que les générations futures et l'éducation
    relèvent moins de la foi que de l'espérance ou du pas encore...

    M. VIGNEAULT, je lirai volontiers ce «Chemin montant»,
    sur l'un des bancs du parc Michel-Chartrand!

    Encore un pas! Il nous reste un futur à faire!