Dave Noël veut prendre la juste mesure du rôle du célèbre général dans l’histoire

Est-ce que tout a été dit, tel qu’on le croit, au sujet de Montcalm? Non, insiste Dave Noël, historien et journaliste à la recherche au «Devoir».
Photo: Francis Vachon Le Devoir Est-ce que tout a été dit, tel qu’on le croit, au sujet de Montcalm? Non, insiste Dave Noël, historien et journaliste à la recherche au «Devoir».

Pourquoi parler aujourd’hui du marquis de Montcalm, ce général auquel on associe la défaite des plaines d’Abraham, le 13 septembre 1759 ? Cette bataille, dont Montcalm est le pivot, sert encore à expliquer, du moins en partie, les fondements des rapports de pouvoir en Amérique du Nord. Est-ce que tout a été dit, tel qu’on le croit, à son sujet ? Non, insiste Dave Noël, historien et journaliste à la recherche au Devoir.

En 2009, à l’heure de souligner le 250e anniversaire de cette bataille, Noël avait constaté qu’on se contentait de reprendre des idées reçues. « J’ai été surpris de constater que nous n’avions pas d’historien universitaire québécois capable d’en parler ! Il fallait se rabattre sur des historiens britanniques et français pour parler des faits — et encore ne s’intéressaient-ils surtout qu’au contexte général. »

« Pendant ce temps, le responsable des commémorations, le gouvernement fédéral, voulait faire de l’événement une sorte de carnaval, ce à quoi le cinéaste Falardeau s’était opposé avec le succès que l’on sait. » En somme, le sujet s’était tellement sédimenté dans les consciences qu’on croyait qu’il n’y avait plus rien à en dire.

L’affrontement des Plaines

Même si l’affrontement des plaines d’Abraham ne scelle pas, à proprement parler, le sort de l’Amérique française, Dave Noël croit, dans la foulée des historiens de l’École de Montréal, en son importance majeure. « Cet événement symbolise la conquête. C’est un moment de rupture indéniable. » Mais Noël s’oppose néanmoins, documents à l’appui, à l’interprétation de Guy Frégault (1918-1977) en la matière, un des historiens les plus illustres de cette école.

Montcalm a rallié contre lui à peu près tout le monde, que ce soit des historiens anglophones ou francophones

« Montcalm a rallié contre lui à peu près tout le monde, que ce soit des historiens anglophones ou francophones. Partout, on reprend à son sujet des clichés. De Montcalm, Frégault fait une figure détestable, un Français prétentieux attaché à la cour de Versailles. Il l’oppose à la figure d’un Canadien : Vaudreuil. Frégault oppose souvent les métropolitains et les Canadiens. Or, Vaudreuil, même s’il est né au Canada, est au fond beaucoup plus inscrit dans l’univers de la cour de Versailles que Montcalm ! Sa mère s’y trouve constamment. Il est le fils d’un gouverneur. Il ne se déplace pas autrement qu’avec sa calèche et son personnel. Et comme chef de guerre, Vaudreuil n’a jamais combattu ou presque : entre son unique campagne de 1728 et le siège de 1759, il s’écoule 31 ans ! Frégault lui attribue pourtant des qualités de stratège à la d’Iberville, comme il le fait pour nombre de Canadiens. Or les faits montrent que les analyses militaires de Montcalm ne sont pas fausses. Il se débrouille plutôt bien. C’est un bon général, un homme de terrain. Il est temps qu’on le démystifie. »

Montcalm a été abusivement caricaturé, soutient Dave Noël. « Je ne veux ni défendre Montcalm ni briser Vaudreuil ! Je veux juste prendre une juste mesure de leur place, de leur rôle. »

À la lumière des documents

Dave Noël regrette que tout le monde ait tenu pour acquise la vision de Montcalm édifiée par Frégault, il y a plus de 60 ans, sans se donner la peine de réviser ses analyses à la lumière des documents. On a dit et répété que si Montcalm avait voulu apprendre des pratiques des Autochtones et des Canadiens, il s’en serait tiré bien autrement, peut-être plus honorablement. Faux, soutient l’historien.

« En 1759, date de la première mobilisation de masse, tout le monde est appelé sous les drapeaux. Les jeunes, les vieux. Les soldats professionnels ne sont pas très nombreux. Des miliciens composent la plus grande partie de l’armée de Montcalm. Dans les environs de Québec, ce n’est plus ce que c’était 150 ans plus tôt : il n’y a plus de forêts, du moins pas comme elles étaient, on y retrouve les plus anciennes paroisses de la colonie, des champs, des pâturages, des chemins. On se trouve face à un théâtre de champ de bataille à l’européenne. On ne se bat pas là sous un couvert forestier. En 1759, on doit affronter une armée professionnelle britannique. Leur fusil, le Brown Bess, a une portée supérieure. La discipline permet d’en faire un meilleur usage, en augmentant la cadence de tirs. »

Pourquoi reprocher à Montcalm de s’être battu à l’européenne sur un terrain qui l’y invitait ? « George Washington aussi en livre des batailles rangées à l’européenne ! On ne lui en fait pas reproche ! Durant la guerre de succession d’Autriche, par exemple, Montcalm a fait l’expérience de cette nouvelle guerre de tirailleurs et d’embuscades que pratiquent les Hongrois. » Il connaît si bien ce type de guerre, observe Noël, qu’il donne par écrit des ordres à ses troupes pour s’en protéger ou en profiter. « Montcalm connaissait l’escarmouche ou la petite guerre, mais seulement le terrain à Québec ne se prêtait pas à cette pratique. »

Le grand historien John Keegan disait de la bataille des plaines d’Abraham qu’elle comptait au nombre des événements les plus importants de l’histoire militaire. Qu’est-ce qui nous reste aujourd’hui de cet événement, outre le fait qu’il est constitutif d’une certaine idée du Québec ? « Quand je regarde des livres d’histoire militaire, j’ai l’impression qu’on est à l’oublier. Avant, l’importance de l’événement faisait l’unanimité. On dirait que ce souvenir disparaît en même temps chez les Québécois. »

Montcalm, général américain

Dave Noël, Boréal, Montréal, 2018, 381 pages