Le rêve chinois de Madeleine Thien

Madeleine Thien a cherché ici à comprendre comment il est possible pour des individus de vivre avec les conséquences d’une catastrophe.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Madeleine Thien a cherché ici à comprendre comment il est possible pour des individus de vivre avec les conséquences d’une catastrophe.

Née en 1974 à Vancouver dans une famille d’immigrants — père chinois de Malaisie, mère de Hong Kong —, Madeleine Thien publiait en 2016 Nous qui n’étions rien (Do Not Say We Have Nothing), dont le titre est tiré d’un vers de L’Internationale. Le roman a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général et le prix Giller, en plus d’être finaliste au Man Booker Prize.

Traduit en 25 langues, il nous arrive aujourd’hui en traduction française, s’ajoutant à Certitudes (XYZ, 2008) et à Lâcher les chiens (Mercure de France, 2012), qui s’intéressait au génocide cambodgien. Un intérêt marqué pour les cicatrices de l’histoire asiatique.

Après avoir passé quelques années aux Pays-Bas et à Québec, Madeleine Thien vit aujourd’hui à Montréal, où elle partage sa vie avec l’écrivain anglophone d’origine libanaise Rawi Hage (Parfum de poussière). Elle passe en ce moment beaucoup de temps à New York, où elle donne des cours de création littéraire au Brooklyn College. Mais c’est de Turin, en Italie, qu’elle a accepté de nous parler.

« Je n’aurais jamais pensé écrire un jour sur la Chine, reconnaît Madeleine Thien en riant. Même si je savais depuis longtemps que je voulais écrire sur les événements de la place Tiananmen de 1989, parce que ça a été un véritable tournant, autant dans l’histoire de la Chine que dans celle du monde. »

Alors que les mouvements sociaux qui se déroulaient ailleurs dans le monde au même moment ont mené à des changements socio-politiques majeurs, les six semaines de protestations chinoises ont été violemment réprimées. « Des changements ont eu lieu aussi en Chine, il est vrai, mais ils sont allés dans une tout autre direction », ajoute-t-elle.

Un peu comme elle l’avait fait pour le Cambodge dans Lâcher les chiens, Madeleine Thien a cherché ici à comprendre comment il est possible pour des individus de vivre avec les conséquences d’une catastrophe, comment on peut se réinventer, rebondir ou oublier. Père de Marie, narratrice du roman, Jiang Kai était un pianiste célèbre en Chine avant la révolution culturelle. Pinson, son ami et mentor, était un compositeur. Au Conservatoire de musique de Shanghai, ceux qui pratiquaient la musique occidentale étaient considérés comme des traîtres à la révolution.

Avec la « grande roue de l’histoire » et la fermeture du Conservatoire en 1966, des centaines de pianos seront détruits. Autant de destins et de doigts brisés. « Je voulais savoir ce qui était arrivé aux étudiants et aux musiciens qui ont voulu exprimer la modernité chinoise à travers la musique classique occidentale », explique Madeleine Thien.

Sous la surface des choses

Alors que le père de Marie parvient à immigrer au Canada, Pinson s’est mis à travailler dans une usine, fabriquant pendant vingt ans des caisses de bois, des câbles et des radios. Deux formes d’exil artistique. Né hors de la Chine, le personnage de Marie a une situation un peu décalée d’enfant qui ne comprend pas tout. Une position que partage en partie Madeleine Thien.

L’auteure de Nous qui n’étions rien avait 14 ans au moment du massacre de la place Tiananmen. Elle se souvient d’avoir été rivée devant la télévision avec ses parents. « Ces étudiants étaient tellement éloquents, ils étaient parmi ceux qui obtenaient les meilleurs résultats aux examens nationaux, ils représentaient la crème de la crème venant de toutes les régions de la Chine. Ils pouvaient citer à la fois Mao et la Révolution française, pour eux, ces choses étaient intimement liées entre elles. Ils le faisaient avec un mélange de force et d’innocence étonnant. »

L’écriture de ce roman l’a amenée à faire de nombreux séjours en Chine. Et comme la jeune narratrice de son roman, l’écrivaine y a profité, croit-elle, d’une position d’observatrice à la fois intérieure et extérieure. Une source de limites, mais aussi de nombreuses situations inédites et fertiles.

« Mes conversations là-bas se déroulent toujours dans un mélange de cantonais primaire, de mandarin de base et d’anglais. Et parce que j’ai l’air d’être des leurs, mais qu’en réalité je suis une étrangère, ça mène souvent à des questionnements intéressants quant aux possibilités de la vie et à la dignité humaine. »

Elle qui laisse habituellement passer cinq ans entre chacun de ses romans se considère-t-elle comme une écrivaine lente ? « Que le roman fasse 160 ou 500 pages, pour moi, ça ne change absoulement rien, ça prend toujours cinq ans. Parce que ça me prend beaucoup de temps pour voir ces mondes et ces personnages. À la fin, si le roman semble vivant et réel, c’est probablement parce que ces mondes et ces personnages existaient déjà, qu’ils étaient toujours là et qu’on ne pouvait pas les apercevoir. Ça prend du temps, aussi, pour que les personnages me parlent. »

Montréal, où elle vit aujourd’hui, a-t-elle une influence sur son écriture ? « C’est ma stabilité, répond-elle sans hésiter. Depuis dix ans, Montréal est l’endroit où je retourne pour me reposer, pour réfléchir et pour être immobile. » Si elle parle français, c’est juste assez pour se débrouiller, avoue-t-elle avec modestie. « Et c’est ce que j’aime aussi à Montréal, j’y suis toujours un peu en décalage. Ça me force à voir sous la surface des choses. »

Critique «Les cicatrices de l'histoire»

Ouvrir Nous qui n’étions rien, c’est plonger tête première dans un bassin de personnages fascinants : Grande Mère Couteau, Vrille, Vieux Chat, Ours volant ou Zhuli. Un roman dont la structure est influencée par les Variations Goldberg de Bach et par une sorte de samizdat imaginaire intitulé Le livre des traces, fait de trente et un calepins qui semblent raconter le passé et l’avenir.

Troisième roman de Madeleine Thien, Nous qui n’étions rien est un livre puissant, complexe et remarquablement sensible. Il s’ouvre sur une double tragédie : « En un an, mon père nous a quittées deux fois. La première pour mettre fin à son mariage, la seconde en s’enlevant la vie. »

C’était en 1989. La narratrice, Marie Jiang, avait dix ans. Deux mois plus tard, l’enfant et sa mère reçoivent de Chine la lettre d’une femme leur demandant d’héberger sa fille, Ai-Ming, obligée de fuir la Chine après les événements de la place Tiananmen. Dans la trentaine, devenue prof de mathématiques à l’université, Marie va entreprendre de déchiffrer et de documenter le suicide de son père, essayant d’aller voir au fond de cette boîte de Pandore ouverte en 1989.

Nous qui n’étions rien est un roman ambitieux qui embrasse sept décennies et trois générations, capable de lier entre elles les deux grandes tragédies qui ont marqué la Chine au XXe siècle. Un roman où la musique joue un rôle de premier plan et dans lequel Madeleine Thien mélange avec brio l’intime et les secousses de la grande histoire, plongeant dans les entrailles de la révolution culturelle chinoise.

 

Nous qui n’étions rien

★★★★ 1/2

Madeleine Thien, traduit de l’anglais par Catherine Leroux, Alto, Québec, 2018, 546 pages