«Une affection rare»: un roman vénéneux

Le roman de Catherine Lemieux est une prière que pourront murmurer toutes celles qui préfèrent l’embrasement vif à la combustion lente.
Photo: Gianmaria Gava Le roman de Catherine Lemieux est une prière que pourront murmurer toutes celles qui préfèrent l’embrasement vif à la combustion lente.

Détester la vie. Chérir sa détestation de la vie. Détester sa ville. Chérir sa détestation de sa ville. Détester les autres. Chérir sa détestation des autres. Tout rejeter et faire de ce rejet le socle de son identité bourgeonnante. Esthétiser ce rejet. C’est l’adolescence dans tout ce qu’elle a de plus lucide et de plus risible que chante Une affection rare, vénéneux premier roman de Catherine Lemieux.

Sur le chemin du cégep, au tournant du nouveau millénaire, Anna rencontre Sarah, une irrésistibleaffabulatrice qui « fait tache dans le paysage de Québec. […] Dans cette ville bonne à incendier. Voilà ce que je me dis. Voilà comment je me fortifie. Au milieu d’une ville moyenne où chacun se doit d’être moyen. De classe moyenne, de beauté et d’intelligence moyennes, d’aspirations moyennes, d’opinions moyennes défendues avec une conviction moyenne ».

Les deux jeunes femmes s’allient d’emblée derrière la cause commune de leur dégoût du conformisme et de leur fascination pour la Grande-Bretagne, ou l’UK (prononcé UKaye, avec l’accent ; ça fait plus chic). Le romantisme faussement cynique des hymnes de Joy Division, des Smiths et des Cure deviendra leur petit catéchisme intime, énoncé par l’auteure dans une langue à la fois ensorcelante et sentencieuse, pétrie des insolentes certitudes dont on se drape à l’adolescence pour maquiller sa fragilité, mais aussi parce que l’hypocrisie consubstantielle à l’âge adulte n’a pas encore noyauté nos idéaux, ni notre superbe.

Filles malheureuses, unissez-vous

Relation toxique ? C’est sans doute ainsi que la psychologie moderne décrirait cette amitié digne d’une autarcie. Mais il est ici question de littérature et de l’exultation fictionnelle d’une certaine intensité ne pouvant resplendir que si l’on tolère que l’amitié est un sentiment dangereux, saugrenu et essentiel. Il est ici question de ce que les autres nous volent et de ce que l’on vole aux autres. Une affection rare a pour seule morale la violence des paroxysmes.

En entrecoupant la chronique de cette relation passionnée par des chapitres écrits sans ponctuation, ni majuscules, décrivant le rapport d’Anna à la natation, Catherine Lemieux affranchit son récit de ce qui pourrait y sembler anecdotique. Son discours sur la maladie pulmonaire rare affligeant sa narratrice, tout sauf médical, s’élève de la même manière comme une déclaration de guerre, et d’amour, à ce qui pousse en nous et menace de nous asphyxier.

Elles sont prises dans Québec, ce « royaume de guimauve » promettant bonheur et prospérité à quiconque marche en ligne droite. Il s’agit de Québec, il pourrait s’agir de toutes les villes où une adolescente a la malchance d’être née.

« Les filles heureuses se ressemblent toutes. Les filles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon », pense la narratrice d’Une affection rare, et Morrissey, l’ancien chanteur des Smiths, quelque part, verse une larme. Ce roman est uneprière que pourront murmurer toutes celles qui préfèrent l’embrasement vif à la combustion lente, la laideur esthétisée au lustre sinistre de la banalité.

Extrait d'«Une affectation rare»

« Cela suffit à ce que Sarah reprenne son énumération des péchés terrestres. Le rire malséant. Le goût du confort. L’exploitation des pauvres. La bonté envers les riches. La jalousie entre amis. La fornication sans profit. La passion des timbres. La passion des voitures de course. La passion des petits chiens aboyeurs. » 

Une affection rare

★★★★

Catherine Lemieux, Triptyque, Montréal, 2018, 216 pages