Les couleurs sombres du polar québécois

Johanne Seymour poursuit sa nouvelle série mettant en scène une immigrante tibétaine de deuxième génération, la sergente Rinzen Gyatso du SPVM.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Johanne Seymour poursuit sa nouvelle série mettant en scène une immigrante tibétaine de deuxième génération, la sergente Rinzen Gyatso du SPVM.

Alors que les livres semblent tomber au même rythme que les feuilles en cette saison des couleurs, Le Devoir vous propose une sorte d’arrêt sur image autour de parutions québécoises récentes. Quatre auteurs, trois femmes, un homme, illustrant chacun à sa manière cette notion de l’extrême qui fait du polar le plus diversifié des genres littéraires.

La fascination du pire

Le héros d’Hervé Gagnon, Joseph Laflamme, journaliste à La Patrie dans le Montréal de la fin du XIXe siècle, est sans doute un des personnages les plus connus de la littérature policière québécoise. Laflamme mène ici avec Adolphus sa sixième enquête à travers les articles qu’il écrit pour son journal tout en cultivant ses démêlés avec la police et le clergé.

Comme d’habitude, c’est le Montréal de 1893 qui fascine d’abord dans ce récit, Gagnon réussissant à tracer avec beaucoup de vivacité ce moment où les limites même de la ville sont sur le point d’exploser. Au fil des nombreux déplacements en calèche du journaliste, on voit surgir clairement l’image des quartiers pauvres de l’est de la ville et de Saint-Henri, plus au sud, reliés par de grandes artères passant par un Red Light déjà très actif à l’époque. L’histoire sur laquelle travaille Laflamme est plantée en plein parc Sohmer, où un cirque s’est installé avant l’hiver.

On y a commis un meurtre sordide qui sera suivi de quelques autres tout aussi atroces — depuis la traque de Jack l’Éventreur (Jack), on sait que Gagnon peut se montrer résolument gore —, le tout mettant d’abord en relief l’incompétence des policiers et la ténacité des préjugés. Mais, comme d’habitude, l’affaire se réglera grâce à Laflamme et à son complice McCreary. Si Hervé Gagnon parvenait à faire vivre vraiment les partenaires féminins de ces deux-là…

C’est un peu le même reproche que l’on peut faire à Sylvie-Catherine de Vailly, qui nous ramène avec L’esquive son personnage de Jeanne Laberge, première femme inspecteur de police au Québec. Ici, on est au tout début des années 1980 et, même si Laberge vit dans une sorte de no man’s land depuis la disparition de son bébé il y a quatre ans déjà, elle reste un personnage éminemment crédible. Le problème ici vient de ceux qui gravitent autour d’elle : à quelques exceptions près, ce ne sont que des esquisses ou des caricatures de personnages.

Pourtant, l’intrigue est complexe et fort bien menée. Tout au centre, Laberge enquête sur une femme battue qui vient de tuer son mari — on lira là des pages difficiles, nécessaires et fort pertinentes — et sur un jeune camé qui a assassiné sa grand-mère. Malgré son professionnalisme et son efficacité habituelle, on sent bien que Laberge n’arrive pas à décrocher de la perte de sa fille et qu’elle se reproche de ne pas avoir coffré Louis-Marcel Cormier, ce prêtre défroqué au passé sanguinaire adepte de vaudou. Or il se trouve que ses deux préoccupations majeures seront réunies dans une finale à l’emporte-pièce qui débouche sur… un roman à venir. Le tout enveloppé dans une écriture — qui sait même rendre le flou intense d’une surdose d’opium ! — souvent élégante et efficace, à l’image même du personnage de Jeanne Laberge. On attend la suite…

En eaux profondes

Bien loin d’un commissariat de police, Florence Meney propose elle aussi un personnage torturé ; il s’agit cette fois d’une psychologue, Laure, qui se voit forcée de quitter sa pratique montréalaise pour retourner en France enterrer sa mère. Le livre s’appuie sur la relation trouble entre les deux femmes.

De retour dans la maison de son enfance et malgré l’apparente absence de sang ou de cadavre, Laure se retrouve bientôt seule et n’a d’autre choix que de plonger en eaux profondes pour comprendre l’attitude négative de sa mère qui a empoisonné sa vie. On suivra sa quête en la sentant se fragiliser d’une page à l’autre, jusqu’à ce qu’elle découvre enfin, enfouie profondément en elle, la raison expliquant pourquoi les deux femmes se détestaient. On ne vous dira évidemment rien de plus là-dessus, mais sachez du moins que Laure ne s’en remettra pas.

C’est l’écriture de Florence Meney — que l’on connaissait surtout pour des nouvelles publiées dans des collectifs comme Crimes à la librairie et Crimes au musée, et surtout le très réussi La mort est ma maison — qui distingue ce récit exploratoire. Élégante, raffinée, évocatrice, cette écriture parvient presque à nous envoûter et à nous faire plonger avec le personnage de Laure dans la perte de contrôle lorsqu’elle met au jour l’imbroglio dont elle ne sortira plus.

Ici, ce ne sont pas les personnages secondaires qui font défaut puisqu’ils sont tous solidement réussis. Non, c’est plutôt que les phrases de Florence Meney s’épaississent au point de sonner faux à partir du moment où son héroïne s’enfonce. Tout apparaît alors fabriqué, trop « écrit » en fait. Triste.

Johanne Seymour, elle, poursuit sa nouvelle série mettant en scène une immigrante tibétaine de deuxième génération, la sergente Rinzen Gyatso du SPVM. Elle forme un improbable duo avec le sergent Luc Paradis, un homosexuel qui s’assume mal et qui évacue son mal de vivre en baisant à tout vent et en tapant sur des sacs de sable. La Tibétaine cool et l’homoxexuel refoulé sont ici lancés dans une enquête qui laissera des traces dans toute l’équipe des crimes majeurs menée par le lieutenant Desautels.

Tout s’amorce avec la découverte du corps mutilé d’une jeune Latino : entre autres particularités, son visage est découpé transversalement et des brûlures de cigarette forment les mots chica fea (la fille laide) sur sa poitrine. Lorsqu’on découvre un deuxième corps, dépecé celui-là, dans le même quartier et qu’on l’identifie au cartel de Ciudad Juarez, l’enquête prend un tout autre tournant.

On plongera ici aussi dans l’horreur avec la multiplication des cadavres, mais ce n’est pas d’abord là que l’action se passe ; c’est plutôt dans la vie des membres de l’escouade que le drame se fait oppressant, Paradis et Desautels vivant très mal avec le musée des horreurs quotidien qu’implique le métier. Heureusement, Rinzen et ses parents bouddhistes permettront à tout le monde de garder la tête au-dessus de l’eau…

Dans ces quatre histoires différentes donc, les situations limites ne manquent pas ; mais la façon dont on les développe ne viendra pas changer votre perception de l’existence. Pour cela, il faudra probablement attendre la sortie prochaine de Radio Vérité de Jean-Jacques Pelletier ou encore, plus tard en saison, les nouveaux Martin Michaud et Benoît Bouthillette. On vous en reparlera.

Quelques nouveautés polar

Adolphus ★★★
Hervé Gagnon, Libre Expression Noire, Montréal, 2018, 327 pages

Sur ta tombe ★★★
Sylvie-Catherine de Vailly, Recto Verso, Montréal 2018, 226 pages

Rinzen ★★★
Johanne Seymour, Libre Expression Noire, Montréal, 2018, 267 pages

L’esquive ★★★
Sylvie-Catherine de Vailly, Recto Verso, Montréal 2018, 226 pages