«Le nombril de la lune»: le Mexico échevelé de Françoise Major

La mégapole devient chez l’auteure le symbole du joyeux désordre du monde.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La mégapole devient chez l’auteure le symbole du joyeux désordre du monde.

Françoise Major zoome parfois à ce point étroitement sur les situations dans lesquelles se trouvent ses personnages que ses nouvelles prennent des airs de petites fables. Leur morale ? Nous ne connaissons jamais vraiment ceux que nous aimons. L’arbitraire compte parmi les plus puissantes forces gouvernant ce monde. L’être humain ne peut se retenir de faire confiance, même si tout lui indique qu’il ne le devrait pas.

Une nouvelle sur la relation entre un chien et sa maîtresse ? Bof, soupirons-nous d’emblée, alors que pourtant, « Un feu follet » compte parmi les meilleurs textes du Nombril de la lune, recueil entièrement campé à Mexico de celle qui remportait le prix Adrienne-Choquette en 2014 pour Dans le noir jamais noir (La Mèche), son premier livre.

C’est l’histoire de Yak, un vieux cabot douillet, qui décide de fuguer. À répétition. « Escoge tú. Si no regresas conmigo se acabó. Todo. ¿Entiendes ? », lui lance sa maîtresse après l’avoir pourchassé — le français est ici ponctué de saillies espagnoles, traduites à la fin du livre (dans ce cas-ci : « Choisis. Si tu ne rentres pas avec moi, c’est fini. Tout est fini. Comprends-tu ? »)

L’animal refusera de suivre, mais reviendra bientôt supplier qu’on le reprenne, sous la fenêtre de son ancien domicile. « Pour moi il n’existe plus. Une bête qui choisit la rue est une bête qui ne craint pas la faim », annonce la narratrice dans une de ces phrases doucement aphoristiques que l’autrice sème avec élégance et parcimonie. Une banale nouvelle sur la relation entre un chien et sa maîtresse encapsule soudainement toute une réflexion — universelle — sur la mémoire, la fidélité et la miséricorde.

Ville de beauté et de laideur

Dans le Mexico de Françoise Major (où elle a vécu pendant six ans), le danger de la criminalité imprègne toute situation, mais jamais assez pour entamer la témérité de la jeunesse. Dans le Mexico de Françoise Major, l’étranger pourra être déifié (surtout s’il est mignon), mais ne demeurera jamais qu’un étranger. À Mexico, les classes sociales érigent des murs étanches. Là-bas, la frontière entre le bien et le mal est une vraie passoire.

Quelle révolte est-elle encore possible pour ce peuple pris entre le mensonge étatique et le confort relatif du divertissement de masse ?, demande la nouvelliste (dont le regard se pose autrement surtout sur l’intime) dans une paire de textes se faisant écho. Si la nouvelle qu’elle élabore autour de la disparition de 43 étudiants de l’École normale rurale d’Ayotzinapa bout d’une bouleversante rage, le cynisme résigné d’un celui qui chronique un concert de Roger Waters (Rogelio Aguas) à la place de la Constitution relativise l’éventualité d’un vrai changement.

Malgré son hyperconscience de la mort qui rôde, Le nombril de la lune se range ainsi la plupart du temps du côté de la vie et du désir qui s’empare malgré tout des corps, dans une série de 25 fictions camouflant leur gravité sous une langue fine et désinvolte (dont deux chapitres en vers, eux plutôt facultatifs). Même la jalousie, qui y revient comme un leitmotiv tantôt amusant, tantôt tragique, pourrait être envisagée comme le symbole de cette inextricable relation entre beauté et laideur qu’incarne Mexico, pour le meilleur et pour le pire.

Le nombril de la lune

★★★ 1/2

Françoise Major, Le Cheval d’août, Montréal, 2018, 288 pages