«Manuel de la vie sauvage»: histoires sans morale

Derrière le romancier Jean-Philippe Baril Guérard, le dramaturge n’est jamais très loin: les dialogues et les phrases sonnent ici avec justesse et précision.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Derrière le romancier Jean-Philippe Baril Guérard, le dramaturge n’est jamais très loin: les dialogues et les phrases sonnent ici avec justesse et précision.

Explorateur sans fard de la mécanique souvent grinçante des relations sociales, sociologue masqué qui plonge au coeur d’écosystèmes très compétitifs — le monde de la technologie, le milieu juridique —, Jean-Philippe Baril Guérard, 30 ans, surfe encore sur le dessus de la vague.

Après Sports et divertissements (2014) et Royal (2016), roman campé dans l’univers impitoyable des finissants en droit qui lui a permis de remporter plus tôt cette année le Prix littéraire des collégiens, Manuel de la vie sauvage, son troisième roman, nous fait assister à la naissance houleuse d’une start-up où des « robots conversationnels » permettraient, en utilisant les traces numériques laissées par une personne décédée, de continuer à communiquer avec elle.

Kevin Bédard, le narrateur, président-directeur général de Technologies Huldu Technologies inc., issu d’une famille de parvenus de Thetford Mines, nous raconte en détail son expérience, de ses débuts d’étudiant en informatique fauché jusqu’à la création d’une application révolutionnaire qui va le rendre riche comme Crésus — ou comme Jobs. Une réussite éclatante, mais pas sans taches.

Car on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. Kevin nous le répète et ne passe sous silence ni les morts ni les larmes qui ont ouvert la voie à sa réussite. Entre mode d’emploi, leçon d’affaires et froid récit des événements, Manuel de la vie sauvage distille son venin. « Je n’ai pas encore trouvé de moteur d’innovation plus puissant que la haine. Ça a été le cas pour moi, et je l’ai observé chez toutes les personnes qui ont réussi : elles entretiennent une haine nourrie et constante envers quelqu’un ou quelque chose, et ce désir d’écraser, ou de se venger, devient un mantra qui permet de garder les yeux sur l’objectif, d’exciter leur esprit de compétition. »

Et son moteur à lui, c’est son prénom. Un prénom sans lequel, dit-il, il n’aurait « pas travaillé aussi fort pour prouver qu’il est possible pour un Kevin de finir autrement que maçon en Beauce ».

L’écrivain avait créé en 2017 à l’Espace libre une pièce de théâtre (La singularité est proche) nourrie des thèmes similaires, carburant à la transhumanité et à l’anticipation et explorant les possibilités de transcender la mort au moyen de la technologie.

Dans un langage cru, résolument urbain et imprégné de l’air du temps, Manuel de la vie sauvage vient cristalliser certaines préoccupations de l’époque. Faites votre choix : le pouvoir de l’argent, les relations humaines jetables, l’individualisme sans frein, la cannibalisation de la vie de chacun par les réseaux sociaux.

Et derrière le romancier, on l’entend du début à la fin de son Manuel de la vie sauvage, le dramaturge n’est jamais non plus très loin : les dialogues et les phrases sonnent ici avec justesse et précision.

Aux commandes d’une machine narrative encore une fois bien rodée, mise à jour, posant souvent, mine de rien, des questions à la fois crues et profondes, Jean-Philippe Baril Guérard est une manière de moraliste contemporain — hybride 2.0 entre Michel Houellebecq et Jean-Simon DesRochers.

Extrait de «Manuel de la vie sauvage»

Je sais pas si on est construits pour mentir, ou si c’est que la vérité peut jamais durer tellement longtemps. Mais j’ai retenu qu’on est toujours mieux de tabler sur une décision qui est payante dans l’immédiat. On a si peu de temps : à quoi bon une fidélité dont on récoltera pas les fruits ? Ma fidélité vaudra plus rien quand je serai mort. Ma fidélité vaudra plus rien quand le système solaire va s’effondrer. Il n’y a jamais rien d’autre que le here and now. 

Manuel de la vie sauvage

★★★ 1/2

Jean-Philippe Baril Guérard, Ta Mère, Montréal, 2018, 320 pages