«Poupée de rouille»: crime passionnel

David Ménard redonne à la Corriveau un visage humain sans pour autant anéantir sa dimension mythique.
Photo: Sylvain Sabatié / L'Interligne David Ménard redonne à la Corriveau un visage humain sans pour autant anéantir sa dimension mythique.

Sorcière, empoisonneuse, femme fatale. Marie-Josephte Corriveau (1733-1763), veuve Bouchard, épouse Dodier, dite la Corriveau, a inspiré moult contes, chansons et légendes depuis le jour où elle fut pendue et enchaînée dans une cage de fer après avoir été accusée du meurtre de son second mari à coups de fourche. « Quatre trous au visage / un pour l’œil du Ciel / un autre pour tes hurlements / un troisième pour nos rivières de lumière / et un dernier pour nos îlots d’innocence et nos feux roses. »

Et si cette malheureuse paysanne avait tué son bien-aimé mari par compassion alors que celui-ci souffrait de démence ? « La Voix et toi, unis depuis toujours dans un sacerdoce de folie dans une chapelle de délires. » Voilà l’hypothèse que propose l’écrivain franco-ontarien David Ménard (Neuvaines, L’Interligne, 2015) qui, après Philippe-Aubert de Gaspé père, Louis Fréchette et Victor Lévy-Beaulieu, redonne vie à la plus célèbre figure de notre folklore.

Sous la forme d’une lettre d’amour ardente adressée à Louis-Étienne Dodier par la Corriveau, Ménard évoque la lâcheté du père de cette dernière, l’hypocrisie de sa cousine Isabelle Sylvain, accusée de parjure, le caractère violent de Dodier et la déficience du système judiciaire sous l’Empire britannique. Bref, il fait d’elle une victime de son époque, de sa condition et de son sexe. Une victime qui fait figure de sainte martyre dans sa cage de fer se balançant au-dessus de l’Enfer. Une victime qui exprime sa passion pour un homme qui l’a mal aimée avec la ferveur entêtée, l’exaltation charnelle et les mots d’amour incandescents d’une mystique.

En réécrivant ainsi une page de la petite histoire du crime, en offrant une voix à cette femme stigmatisée par les légendes les plus folles, en priant à sa manière pour le salut de son âme, David Ménard redonne à la Corriveau un visage humain sans pour autant anéantir sa dimension mythique.

Poupée de rouille

★★★

David Ménard, L’Interligne, Ottawa, 2018, 141 pages