«Le sillon»: l’illusion de la démocratie

L’auteure entrelace l’autofiction, le grand reportage et le plaidoyer politique.
Photo: Emmanuelle Marchadour L’auteure entrelace l’autofiction, le grand reportage et le plaidoyer politique.

En 2016, Valérie Manteau faisait une entrée remarquée dans le domaine littéraire avec Calme et tranquille, un roman autobiographique, sombre et émotif sur la tuerie à Charlie Hebdo et le deuil qu’elle a inévitablement engendré chez l’ancienne collaboratrice du journal satirique.

Sa deuxième oeuvre, Le sillon, dépeint un autre destin tragique : celui d’un homme mort pour ses convictions, reflet de celui d’un peuple dont la liberté et l’idéal de paix voguent dangereusement à la dérive.

Une jeune femme rejoint son amoureux à Istanbul. Alors que la flamme vacille entre les deux amants, la femme assiste au fil de ses languissantes déambulations à l’écroulement d’une ville et de ses habitants, dont la beauté, les artistes et les esprits épris de liberté se voient réprimer par la violence et l’intégrisme d’hommes politiques assoiffés de pouvoir ; une ville qui pourtant la charme et la calme, une ville qu’elle ne peut se résigner à laisser derrière.

« On aurait dû se rappeler qu’ici parfois le ressac fait des dégâts. Pas pour rien que Zeus a cru utile de clouer Prométhée pour l’exemple à un mont du Caucase, probablement voisin de celui sur lequel Noé dans son arche se l’était tenu pour dit, en contemplant l’humanité pécheresse d’Anatolie emportée par les flots. »

Sur la rive asiatique du Bosphore, elle fait la découverte du charismatique Hrant Dink, journaliste et philosophe d’origine arménienne assassiné en 2007 devant les locaux de son journal, Agos (le sillon), pour sa défense de la paix et des droits de la personne. Son enquête sur cette figure emblématique de la lutte pour un État arménien l’amènera à comprendre les conséquences d’un nationalisme fondé sur le refus d’admettre les identités multiples d’une communauté.

Avec un doigté inventif et rigoureux, Valérie Manteau entrelace savamment l’autofiction, le grand reportage et le plaidoyer politique, et inscrit son propos et les conclusions de sa recherche à travers les errances et l’évolution personnelles de la narratrice. Dans une divine symbiose, l’histoire d’amour banale et néanmoins captivante et universelle qui sous-tend le roman s’étiole à mesure que la protagoniste réalise l’ampleur de la mutation qui s’opère en Turquie.

Profondément enraciné dans notre époque, puisant abondamment dans les multiples contradictions qui la définissent, Le sillon transpose non seulement les bouleversements et les illusions démocratiques de l’Anatolia, mais aussi, en ciblant un événement dont le contexte rappelle l’attentat à Charlie Hebdo, ceux de la France, de sa condescendance et de ses « droits de l’homme » trop souvent sélectifs.

Un roman essentiel qui, par son ouverture, son éternelle remise en question et sa volonté de redonner son humanité à un homme dont la légende absout les luttes et les questionnements, adoucit les jugements et antagonise les convictions.

Extrait de «Le sillon»

« Alors, quelles sont les nouvelles du pays des droits de l’homme ? Je me demande si c’est ironique, mais non. J’essaie de continuer à lire un peu la presse française, qui paraît outrageusement futile et autocentrée quand on ne vit pas dans Paris intra-muros, quand on est par exemple sur un balcon surplombant Istanbul. Qu’est-ce qui fait la une aujourd’hui ? On a deux ministres qui ont démissionné la semaine dernière, économie et culture. Grosse crise politique, scission de la gauche, drama. Et maintenant on apprend qu’ils sont en couple et qu’ils ont choisi comme premier geste politique après leur révolution de palais d’aller se prendre en photo en amoureux à San Francisco. »

Le sillon

★★★★

Valérie Manteau, Le Tripode, Paris, 2018, 276 pages