Jacques Brel, chevalier du ciel

Jacques Brel au port de Marseille, en décembre 1970
Photo: Agence France-Presse Jacques Brel au port de Marseille, en décembre 1970

« Encore un artiste qui veut piloter », se dit Jean Liardon quand le patron de l’école Les Ailes à Genève lui annonce qu’un certain Jacques Brel voudrait apprendre « le vol aux instruments ». On est en octobre 1969. C’est littéralement dans l’air du temps : on voit les Marcel Amont, Richard Anthony dans Salut les copains à bord de leurs avions légers. Ils ont passé le brevet, s’offrent des sauts de puce, de concert en concert. Caprice de riche, rêve d’enfant, vraie passion ?

Tout ça à la fois. C’est encore exaltant, l’avion, pour toute cette génération qui a grandi en se prenant pour Mermoz et en lisant Saint-Exupéry. L’aéropostale, c’est l’épopée moderne. Et toute la francophonie — j’en témoigne — suit l’adaptation en série télé de la bande dessinée de Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo (puis Jijé), qui narre les aventures des pilotes de l’armée de l’air Michel Tanguy et Ernest Laverdure. Johnny Hallyday chante les thèmes : Les chevaliers du ciel, Le ciel nous fait rêver. L’évocation fait rigoler Liardon. « Vous savez qu’on m’appelait Laverdure dans l’escadrille de formation ? C’est parce que j’avais volé un peu trop au ras des pâquerettes et frôlé un sapin… »

En amateur pas trop prudent, « le Jacques » (Liardon dit toujours « le Jacques ») avait déjà tâté du manche à balai, mais était-il sérieux ? Le cours de trois mois était exigeant, et la maîtrise du vol aux instruments n’avait rien de jojo (sans jeu de mots). Mais Brel, on s’en doute, ne faisait rien à moitié : il obtient « son check » — sa licence — dans les délais. Liardon et lui deviennent copains, puis proches, presque frères : le 6 octobre 1978, c’est Jean qui ramène son Jacques de Genève à Paris. Trois jours plus tard, le cancer du poumon, en récidive, emporte Brel.

Déballage à Montréal

« Il est le dernier témoin. Celui qui n’avait pas parlé. » Ce sont les premiers mots du prologue d’Arnaud Bédat, l’auteur qui a recueilli les souvenirs de Jean Liardon pour Voir un ami voler, le livre qu’ils cosignent, paru au printemps en Europe mais seulement en octobre ici, histoire de coïncider avec les 40 ans du décès. L’aviateur-ami était cité çà et là, notamment dans la grande bio d’Olivier Todd (Jacques Brel, une vie, Robert Laffont, 1984) et celle, définitive, de Marc Robine (Grand Jacques, le roman de Jacques Brel, Anne Carrière/Chorus, 1998), mais il n’avait jamais déballé sa pleine cargaison. Que gardait-il en bagage ? Ça ajoute quoi à l’histoire ? « Je ne le savais pas à l’avance, précise Bédat. Je ne crois pas que ce livre se serait fait s’il n’y avait pas eu Marc Bolay pour me présenter Jean… à Montréal ! »

Oui, à Montréal. Bolay, copropriétaire de l’auberge Saint-Gabriel, a facilité la rencontre et fourni le lieu. C’est là que, soirée après soirée, Liardon a tout raconté à Bédat, y compris ce qu’il avait oublié… « Une anecdote en cachait toujours d’autres », s’étonne encore le journaliste. Ainsi va la mémoire enfouie trop longtemps : il faut creuser, strate par strate. « Je donne un tout petit exemple. Jean s’est souvenu à un certain moment que Jacques avait un bonnet, tricoté en laine. Plus on avançait dans son récit, et plus les images lui revenaient. Qui le surprenaient lui-même. »

« Je suis un pilote, moi, pas un auteur, et je ne connais rien au show-business, insiste Liardon. Ce que j’ai vécu avec le Jacques, ce n’est pas la vie du chanteur. Lui-même, quand il vole, n’est plus dans son passé d’artiste. L’artiste disparaît, c’est l’ami qui prend le dessus, le côté familial : il connaît mes parents, mes beaux-parents, mon oncle, ma cousine, il nous appelait sa “petite famille suisse”. Même quand le cancer s’est déclaré, personne ne l’a su, et c’est seulement à la fin que ça s’est bousculé, que toute la presse l’a pressurisé pour savoir ce qui se passait… »

Les Marquises, son Far West

Les premiers chapitres du livre sont consacrés exprès aux derniers jours, dans le menu détail, du point de vue privilégié de Liardon : on comprend que c’est la part pénible, qu’il s’agit d’évacuer comme les vide-vite d’un avion, pour mieux s’élancer de nouveau dans le ciel uniformément bleu. Des îles Marquises et d’ailleurs : Jacques et lui ont surtout volé en Suisse. « Il avait des extases d’observation, à partir du cockpit. Une fois, il m’a fait une de ces peurs ! On survolait les Alpes suisses, on était à 6000 ou 7000 mètres, j’étais plongé dans mon livre de bord et le bruit de l’avion a changé brusquement, comme si le moteur allait s’arrêter. Mais non ! Il avait simplement réduit la vitesse pour mieux savourer la vue… »

Moins essentiel qu’affectueux, moins complément d’histoire que perspective intime, Voir un ami voler permet d’être au plus près de Brel alors qu’il vit, aussi intense qu’à la scène, cette deuxième vie moins différente que le changement radical de décor a pu le faire croire. « Les Marquises, c’était un peu son fameux Far West à lui, résume l’ami Jean. Il avait besoin continuellement de se sentir vivre très fort. » Son envie de voler était « dévorante », dira Liardon à Bédat. En fin d’entrevue, le dernier témoin de l’aventure Brel a moins d’altitude dans l’emphase. Ce n’est pas sa nature, comprend-on. Le pilote, aujourd’hui retraité à Dubaï, n’a jamais été très porté sur les loopings, pas plus que sur les aveux. « Il continuait sa quête, c’est tout… »

Dernières années, la ruée

Il n’y a pas que Voir un ami voler sur le rayon Brel du libraire en cet automne forcément commémoratif : on s’y dispute le seul espace qui restait, celui des « dernières années ». La place d’honneur va tout naturellement à Jacques Brel, le voyage au bout de la vie, refonte largement bonifiée du déjà passablement définitif L’aventure commence à l’aurore, paru en 2011. Fred Hidalgo, qui dirigeait les très regrettés Paroles et musique et Chorus-Les cahiers de la chanson (et anime encore un blogue fort nourrissant à propos de la chanson francophone), a passé beaucoup, beaucoup de temps aux Marquises de Brel, à fouiller mémoires et archives. Travail de terrain et travail de fond. S’ajoute, beaucoup plus facultativement, Mourir n’est pas de mise, par David Hennebelle, un « roman » décanté de toutes les sources disponibles à propos de ce que Fred Hidalgo appelle « la vie d’après » de Brel. Lecture certes agréable, mais dont on se méfie à tous les détours de dialogues reconstitués. Notez : le bandeau publicitaire du Hennebelle annonce « Le dernier rêve de Jacques Brel », alors que celui du Liardon-Bédat propose « Les dernières années de Jacques Brel ». À ne pas confondre. Suggestion gratuite : on peut aussi ne rien lire et se contenter de réécouter Les Marquises. Brel y dit pas mal l’essentiel : « Six pieds sous terre Jojo tu chantes encore / Six pieds sous terre tu n’es pas mort. »

Voir un ami voler

Jean Liardon et Arnaud Bédat, Plon, Paris, 2018