«Birdie», ou les ailes intérieures

Tracey Lindberg appartient à la nation autochtone de Kelly Lake, au nord-ouest d’Edmonton. La vie de Bernice est inspirée en partie de son histoire, mais aussi de celle de femmes autochtones qu’elle a connues.
Photo: David Weatherall Boréal Tracey Lindberg appartient à la nation autochtone de Kelly Lake, au nord-ouest d’Edmonton. La vie de Bernice est inspirée en partie de son histoire, mais aussi de celle de femmes autochtones qu’elle a connues.

Birdie raconte l’histoire de Bernice Meetoos, une jeune femme crie au nom évocateur qui quitte sa communauté du nord de l’Alberta dans l’espoir de rencontrer Pat John, vedette de la série The Beachcombers (Sur la côte du Pacifique), parce que c’est « un homme autochtone sain et travaillant ». Or, l’avenir, on s’en doute, en décidera autrement.

Après un séjour chez sa tante, Bernice connaît plusieurs années d’itinérance. À la suite d’un incendie criminel dans lequel a péri son oncle agresseur, elle tombe dans un état léthargique. Grâce à l’entourage attentif de sa cousine Freda, de sa tante Val et de Lola, grâce aussi aux visions qui la traversent, Bernice survit.

Tracey Lindberg est professeure de droit à l’Université d’Ottawa. Appartenant à la nation autochtone de Kelly Lake, au nord-ouest d’Edmonton, elle fait partie d’une famille crie qui vit en ville depuis trois générations. La vie de Bernice est inspirée en partie de son histoire, dit-elle, mais aussi de celles de femmes autochtones qu’elle a connues.

« Bernice n’est pas de Kelly Lake. Elle a des ancêtres qui viennent de là, mais elle n’habite pas là. Elle a vécu en dehors de la réserve durant la plus grande partie de sa vie. Elle est une Autochtone dont la citoyenneté et la nationalité sont rarement prises en compte.

Elle a de la parenté crie, de la parenté métisse et elle se désignerait elle-même comme Crie. La nation crie de Kelly Lake est le lieu de ma langue, de mes ancêtres, et de nos lignes de trappe. En ce sens, j’ai un privilège que Bernice n’a pas. Ma nation et ses leaders m’ont bien accueillie et m’ont invitée à apprendre et à réapprendre mon histoire, ma langue, ma spiritualité et mes lois. »

De rêves et de visions

Reste que Bernice, qu’on appelle aussi Birdie, est traversée de rêves et de visions, auxquels elle accorde une importance majeure, à la manière de ses ancêtres. « On peut dire que Bernice rêve, on peut aussi dire qu’elle se métamorphose. On peut aussi dire qu’elle jeûne et qu’elle voyage spirituellement aux endroits où elle a changé », dit Mme Lindberg.

« À l’hôpital, quelque chose l’avait changée. Comme si le fait de vivre avec des fous l’avait autorisée à penser elle-même à quelque chose de complètement fou : je suis capable de me transformer. Au milieu de ces innombrables réalités tordues, disloquées, inventées de toutes pièces, elle s’était sentie libérée. Elle n’était plus clouée au sol. À Ici. À Maintenant », écrit Lindberg.

Pour Tracey Lindberg, Bernice, qui a souffert de l’abus et de l’itinérance, « est incroyablement brave, compétente et douée. Mais peut-être pas de la façon dont c’est compris par les gens qui ne viennent pas d’où elle vient ».

Birdie est aussi une histoire de solidarité féminine, dans un monde où des hommes, les oncles en particulier, sont craints dans la famille comme des êtres violents et malfaisants. Sont-ils représentés par le loup dans l’histoire (acimowin) qu’un conteur nous livre, au fil des chapitres ?

« Le conteur éclate de rire. Ah, ce loup ! Il n’a jamais retenu sa leçon. Il voulait le goût de la chouette dans sa gueule. Chaque fois qu’il la voyait, il courait, courait en rond autour d’elle, reniflant, l’oeil concupiscent, se demandant de quoi elle aurait l’air sans sa peau. Elle, elle voyait la folie dans ses yeux et se demande si son bec était assez puissant », écrit Lindberg.

Durant longtemps, Bernice s’absente de son corps lorsque son oncle l’agresse. Elle se dit même qu’il est « moins qu’un oncle, à peine plus qu’un animal ». Puis, « désormais, elle savait, elle le voyait tel qu’il était derrière ses yeux, elle l’entendait prononcer son nom et il n’était que ça, son oncle. Pas un loup. Pas un homme. Une ordure ».

Au fil de son périple, Bernice se retrouve, à une certaine époque, accueillie dans une famille de Blancs. Les Ingelson, chez qui elle sera prise en charge, nourrie, logée, avec une salle de bain privée.

C’est un foyer dont elle se sauvera pourtant. « Oui, c’est vrai aussi, c’était plus souvent la dèche chez les Meetoos que chez les Ingelson. Mais ça, c’est à cause de la manière dont sont les choses, de l’histoire et tout ça, ce n’est pas une tare qui court dans sa famille ou dans son peuple. Lorsqu’elle quittera la maison des Ingelson et qu’elle vivra dans la rue à Edmonton, où elle en apprendra long sur la protection, l’orgueil, la loyauté, le danger, la folie, TOUT ÇA, pour elle, ce sera moins la dèche que de vivre chez les Blancs », écrit Lindberg.

En entrevue, l’auteur ajoute que le simple « fait de vivre dans la violence coloniale est une assertion politique. Le fait que Bernice survive et ne laisse pas tomber est une assertion politique. Mais peut-être que l’assertion politique que certains voient dans le livre n’est pas celle que j’avais imaginée ou qu’elle a imaginée. On n’a pas besoin de défendre les femmes autochtones. On a besoin de valoriser, de croire, d’investir dans la force et la superbe des femmes autochtones ».

C’est un livre de souffrance et de violence, un livre de survie et de résilience. Tout en évocation, baignant dans une intimité nimbée d’un certain silence, où l’on partage sans parler, Birdie, premier roman de Tracey Lindberg, semble tout droit sorti de l’âme autochtone avec son temps circulaire, ses allers-retours dans le passé et ses contes. Malgré les traumatismes familiaux, Bernice ose une plongée dans sa souffrance pour en ressortir grandie, libérée.

Critique de «Birdie»

C’est un livre de souffrance et de violence, un livre de survie et de résilience. Tout en évocation, baignant dans une intimité nimbée d’un certain silence, où l’on partage sans parler, Birdie, premier roman de Tracey Lindberg, semble tout droit sorti de l’âme autochtone avec son temps circulaire, ses allers-retours dans le passé et ses contes. Malgré les traumatismes familiaux, Bernice ose une plongée dans sa souffrance pour en ressortir grandie, libérée.

★★★ 1/2
Tracey Lindberg,
traduit de l’anglais par Catherine Ego,
Boréal, Montréal, 2018,
240 pages