«Le Visage originel»: Mac(book) et moi

L’écriture de Guillaume Morissette témoigne de l’influence d’une fréquentation assidue du Web.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’écriture de Guillaume Morissette témoigne de l’influence d’une fréquentation assidue du Web.

La plus grande qualité des romans de Guillaume Morissette : ce n’est jamais tout à fait clair s’il cache ses propres opinions derrière les propos de ses personnages. L’auteur de Nouvel onglet (2016) croit-il, comme le narrateur du Visage originel, que de procréer au cœur d’un monde au bord de la catastrophe tient de l’irresponsabilité ? Pense-t-il que de manger au restaurant, c’est du gaspillage d’argent ? Se sent-il réellement coupable d’acheter du tilapia et de participer par le fait même à « un système mondialisé d’exploitation et d’intimidation permettant de maintenir le prix des denrées relativement bas pour les consommateurs nord-américains » ? Peut-être que oui. Peut-être que non.

Daniel est designer Web à son compte et artiste post-Internet, terme désignant les pratiques de créateurs commentant dans leurs œuvres le pullulement exponentiel des contenus sur le Web. Il est de ceux à qui l’on propose de participer à des événements en échange de visibilité (!), voguant de contrat en contrat en espérant le soir venu que le guichet automatique lui vomisse au moins un 20 $ afin de s’acheter une bière.

À 30 ans, Daniel est pris entre la conscience des privilèges lui permettant de vivre cette vie, et l’imprévisibilité forcée de son existence d’artiste-pigiste. Il a une blonde, mais passe beaucoup de temps seul, en compagnie de son ordinateur. Daniel, c’est un peu Thoreau ; remplacez la cabane au bord de l’étang de Walden par un minuscule appartement sans mobilier et un MacBook.

Entre ironie et sincérité

Si l’écriture de Guillaume Morissette témoigne de l’influence d’une fréquentation assidue du Web, c’est principalement dans ses innombrables ruptures de ton typiques du fil de nouvelles d’un réseau social, où le mème rigolo du moment vient chasser une annonce grave, que chassera bientôt une vidéo faisant la promotion de la décroissance.

Il y a ainsi côte à côte dans Le Visage originel des aphorismes insolites à l’ironie opaque, des observations obliques, des confidences d’une rare vulnérabilité ainsi que quelques tirades plus ou moins engagées sur les victimes de l’économie mondiale.

Résultat chez le lecteur : une sorte de torpeur propre à une soirée intense passée derrière l’écran, sous le joug des hyperliens, à laquelle seules les images parfaitement inédites dont Morissette parsème le texte (« J’avais l’impression de ne pas lui parler directement, comme si elle m’avait redirigé vers son service à la clientèle. ») permettent d’échapper momentanément.

Parcouru rapidement, le second roman de ce Québécois francophone qui écrit en anglais pourrait ressembler au récit d’un tire-au-flanc renouant avec son humanité au contact de la famille terre-neuvienne de sa copine. Ou au portrait d’un pseudoartiste psychorigide. Ou à la chronique d’une époque de précarisation du marché de l’emploi, où l’horizon bouché vers lequel avance la jeunesse la dépouille même de la douceur consolatoire d’une romantisation de sa pauvreté.

Le Visage originel nous contraint surtout à nous demander si celui qui refuse les dogmes du consumérisme, de la culture populaire à jeter après usage et de la famille comme assise sociale, pour se réfugier dans son ordi, est un misanthrope ou l’incarnation même de la lucidité.

Extrait de «Le Visage originel»

« J’ai regardé ma publication Facebook accumuler les J’aime. « 112 J’aime », me suis-je dit en répétant le nombre dans ma tête. « Je suis 112 J’aime », me suis-je dit. J’ai reçu encore d’autres J’aime, puis ça s’est arrêté. Ma vidéo n’était plus nouvelle, elle venait d’épuiser la faculté d’attention du public, elle venait de tomber hors du défilement sans fin qu’est aujourd’hui la vie ordinaire. »

Le Visage originel

★★★ 1/2

Guillaume Morissette, traduit de l’anglais par Daniel Grenier, Boréal, Montréal, 2018, 280 pages