«Cadillac»: nos héros, ces oubliés

Dans «Cadillac», un roman-voyage, Biz raconte l’Amérique à travers le parcours de Derek, ex-hockeyeur brillant forcé à la retraite en raison d’une blessure.
Photo: Marie-France Coalllier Le Devoir Dans «Cadillac», un roman-voyage, Biz raconte l’Amérique à travers le parcours de Derek, ex-hockeyeur brillant forcé à la retraite en raison d’une blessure.

Il y a un an, presque jour pour jour, Biz visite le Michigan pour assister à un match des Wolverines, à Ann Arbor, dans le plus grand stade des États-Unis. Sur le chemin du retour, le coeur à la fête, il s’arrête dans « la ville du moteur », Detroit. C’est le choc.

« Cette ville m’a complètement jeté à terre, raconte le rappeur, rencontré dans un café de la Plaza Saint-Hubert. Cette décrépitude, c’est ce que j’ai vu, en tant qu’Occidental, qui se rapproche le plus d’une ville bombardée. Comme citoyen d’une nation capitaliste qui réside aux bordures de l’empire, j’ai eu l’impression de contempler la fin de notre civilisation, un avant-goût de ce qui nous attend si on ne renverse pas les moteurs. »

Malgré la désolation, Biz n’a pu s’empêcher de ressentir tout le poids et la richesse de l’histoire de cette ville dont l’architecture et la toponymie rappellent son passé colonial français. « Je suis allé là pour faire la fête pendant quatre jours. J’en suis revenu chargé d’un projet. »

Tendance amnésique

En résulte Cadillac, un roman-voyage où l’écrivain raconte l’Amérique à travers le parcours de Derek, ex-hockeyeur brillant forcé à la retraite en raison d’une blessure, dont l’amertume est omniprésente. Alors qu’il s’apprête à devenir père, le jeune homme prend la route sur les traces de son ancêtre, le Français et fondateur de Detroit, Antoine de Lamothe-Cadillac, espérant ainsi faire la paix avec lui-même.

« Avec ce roman, j’espère pouvoir redonner leur histoire aux Québécois. Je trouve qu’on a tendance à être amnésique, à ne se souvenir que des défaites. Comme on a pu le voir pendant la campagne électorale, il y a très peu de sens au Québec présentement. Il faut se redonner le goût de nous. »

En revisitant le passé colonial et le parcours de Cadillac, l’auteur effleure au passage la persévérance et les victoires d’Iberville, de Radisson et d’autres héros méconnus de notre culture collective. « Ce n’étaient pas des héros purs et traditionnels. Ils avaient leur part d’ombre et ont été amenés à faire des choix discutables. Mais leurs projets étaient héroïques. Ils ont réussi. Pourtant, on ne les connaît pas et on ne célèbre jamais leur héritage. »

La langue fait partie intégrante d’une culture, mais il y a aussi la conscience historique, les traditions, les vêtements, la musique. Il y a d’autres éléments qui lient les minorités françaises, autochtones et noires du continent.

À travers ces lieux porteurs d’une mémoire ancestrale, le protagoniste du roman se heurtera au destin lié et à la rémanence des trois peuples minoritaires de l’histoire de la francophonie continentale : les Canadiens français, bien sûr, mais aussi les Premières Nations et la communauté noire.

Avec cette approche, l’auteur pose un questionnement intéressant sur les bases d’une culture commune, en particulier sur la langue, notamment lorsque le protagoniste fait la rencontre d’Américains qui, fiers de leurs origines, se proclament Canadiens français. Or, peut-on être francophone sans connaître la langue de Molière ?

« C’est une question que je pose sans y répondre, précise Biz. La langue fait partie intégrante d’une culture, mais il y a aussi la conscience historique, les traditions, les vêtements, la musique. Il y a d’autres éléments qui lient les minorités françaises, autochtones et noires du continent. » Bien que le roman ait été rédigé avant la controverse entourant les spectacles SLĀV et Kanata, Biz espère que cette proposition d’alliance entre les trois peuples minoritaires puisse servir de brique dans l’édifice de réflexion sur cette polémique. « Si, plutôt que de se déchirer et de s’entre-tuer, on reconnaissait entre nous des éléments minoritaires, et qu’on s’en servait pour bâtir une collaboration ? »

À l’approche des élections provinciales, dont les résultats n’avaient pas encore été annoncés au moment de notre entrevue, Biz ne voyait aucune raison de se réjouir devant « les lunchs et les stationnements gratuits » promis par les partis. Il s’apprêtait par ailleurs à annuler son vote.

« Je ne me reconnais pas dans cette campagne dont les grands projets sont complètement absents, tout comme l’idée de redonner une fierté aux électeurs. J’ai des échanges plus constructifs avec de jeunes Autochtones qui rêvent d’indépendance pour redonner une voix aux Premières Nations. Ça, ça m’interpelle. De mon côté, ça fait 20 ans que je dis aux Québécois de se libérer des libéraux. J’ai joué le jeu, et je l’ai perdu. »

Malgré tout, il trouve difficile de soutenir cette position devant ses deux enfants de huit et douze ans, à qui il considère être tenu d’offrir un minimum d’espoir. C’est d’ailleurs beaucoup grâce à eux, à leurs questionnements, à leur imaginaire et à leurs rêves que l’écrivain a choisi de faire une première incursion dans la littérature jeunesse. C’est Flavie, à paraître le 11 octobre sous l’étiquette Duchesne et du rêve, regroupe dix histoires écrites à hauteur d’enfant et illustrées par la fille de Biz, Alice, huit ans.

« On s’est beaucoup rapprochés pendant l’écriture de ce livre. Je n’aurais pas été mieux servi par une illustratrice professionnelle, car Alice a un imaginaire dans lequel les enfants pourront se reconnaître. Les problématiques abordées dans le livre, le rejet, les disputes et les peurs ont suscité une tonne de discussions avec mes enfants et m’ont rappelé à quel point il est important de prendre le temps de les écouter. »

Le jour du décès de son grand-père, Derek apprend que son amoureuse attend un enfant. Ébranlé, incertain de ce qu’il a à offrir, l’ancien hockeyeur devenu vendeur de Cadillac à la suite d’une blessure entame un voyage sur les traces de ses ancêtres. En parcourant des lieux chargés de mémoire, Derek est confronté malgré lui à l’histoire de son peuple et à ses alliances avec l’Amérique entière et ses premiers habitants, y puisant au passage un legs inespéré. Malgré un déroulement prévisible et quelques bris de rythme, Biz réalise le pari risqué de mettre en lumière le passé victorieux de la francophonie sur le territoire nord-américain à travers le parcours d’un homme auquel chacun peut s’identifier. L’apparente simplicité du récit révèle une réflexion unique sur le multiculturalisme et la diversité, les fondements d’une culture, l’uniformité de pensée et la mémoire. Un roman engageant et accessible.

Critique de «Cadillac»

Le jour du décès de son grand-père, Derek apprend que son amoureuse attend un enfant. Ébranlé, incertain de ce qu’il a à offrir, l’ancien hockeyeur devenu vendeur de Cadillac à la suite d’une blessure entame un voyage sur les traces de ses ancêtres. En parcourant des lieux chargés de mémoire, Derek est confronté malgré lui à l’histoire de son peuple et à ses alliances avec l’Amérique entière et ses premiers habitants, y puisant au passage un legs inespéré. Malgré un déroulement prévisible et quelques bris de rythme, Biz réalise le pari risqué de mettre en lumière le passé victorieux de la francophonie sur le territoire nord-américain à travers le parcours d’un homme auquel chacun peut s’identifier. L’apparente simplicité du récit révèle une réflexion unique sur le multiculturalisme et la diversité, les fondements d’une culture, l’uniformité de pensée et la mémoire. Un roman engageant et accessible.

★★★ 1/2
Biz,
Leméac,
Montréal, 2018,
92 pages

Cadillac

★★★ 1/2

Biz, Leméac, Montréal, 2018, 92 pages