Nicholas Giguère et le pouvoir créateur des carences

Le livre de Nicholas Giguère est intimiste, lyrique, tranquille.
Photo: Hamac Le livre de Nicholas Giguère est intimiste, lyrique, tranquille.

C’est à l’adolescence, alors qu’il dévorait tout ce qui lui tombait sous la main, y compris l’autobiographie de la prostituée néerlandaise Xaviera Hollander, Happy Hooker, ou encore les Souvenirs d’une gamine effrontée du Français Jacques Cellard, des ouvrages sulfureux qui figuraient dans la bibliothèque familiale, que tout a commencé pour Nicholas Giguère.

« Mes parents m’avaient formellement défendu d’y jeter un œil, explique-t-il, mais je les ai quand même lus. Probablement parce que c’était interdit. Mon désir d’écrire a été provoqué par ma passion pour les mots, la langue française, mais aussi en bonne partie par ma volonté de mieux comprendre mon rapport au monde. »

Après avoir publié plusieurs textes en revue ou chez de petits éditeurs, le doctorant à l’Université de Sherbrooke, dont la thèse porte sur l’évolution des périodiques gais au Québec de 1971 à 2009, voyait paraître en 2017, aux éditions du Septentrion, plus précisément dans la collection Hamac, animée avec un dynamisme indéniable par Éric Simard, un récit poétique intitulé Queues, une plaquette pas banale que notre collègue Dominic Tardif a décrite comme la « rageuse confession d’un jeune gai renvoyant son hypocrisie au visage d’une société qui ne tolère l’homosexualité que si elle imite le conformisme d’une certaine vie hétéro. »

« Si on veut faire dans le dévoilement, explique Giguère, il faut être entier et intègre, ne pas faire les choses à moitié. C’est tout ou rien. C’est ainsi qu’on arrive à une parole brute, certes, mais on ne peut plus juste et authentique. »

Être quelqu’un

Cet automne, Nicholas Giguère récidive avec Quelqu’un, un livre qui s’inspire de ses soirées à L’Envol, bar gai de Saint-Georges, en Beauce, à propos duquel il écrit : « Un trou où j’ai commencé ma vie publique de pédale ou de pédale publique, je confonds toujours les deux. »

Mon désir d’écrire a été provoqué par ma passion pour les mots, la langue française, mais aussi en bonne partie par ma volonté de mieux comprendre mon rapport au monde

Avec ce deuxième livre dans la collection Hamac, l’auteur précise qu’il change de ton : « Alors que Queues était une charge à fond de train contre le milieu gai en général, ses codes, ses rites, ses institutions, un pamphlet sur la tolérance, autre forme d’hypocrisie socialement acceptable, un texte hautement politique et érotique, Quelqu’un, au contraire, est intimiste, lyrique, tranquille. Le côté gueulard et politiquement incorrect est mis en veilleuse. Le ton est plus nostalgique. »

Être « quelqu’un », selon Giguère, ça n’a rien à voir avec le statut social, professionnel ou économique. « Cela doit passer par l’acceptation de soi, explique-t-il. C’est ce que j’apprivoise au quotidien : accepter ce que je suis, qui je suis. Accepter mon corps, que j’ai longtemps eu en horreur. Accepter les erreurs que j’ai commises. Être quelqu’un, c’est aussi accepter que l’autre pose un regard sur soi, avec tout ce que cela suppose de doutes, de craintes. Je pense sincèrement qu’il est possible d’écrire tout en expérimentant le bonheur, l’amour, l’estime et le succès, mais c’est probablement plus difficile. Nos carences en viennent à nourrir l’écriture. Elles deviennent un moteur. »

Dire ce qui est hors-norme

Ses recherches doctorales ont permis à Nicholas Giguère de constater que les représentations des sexualités autres qu’hétérosexuelles dans les textes littéraires, autrefois peu abondantes et souvent codées, sont désormais plus nombreuses et variées.

« Des questions comme la transsexualité et le polyamour ont aujourd’hui droit de cité, précise-t-il. Cela dit, toutes ces représentations ne se valent pas. Pour être honnête, j’en ai assez des livres qui véhiculent une vision normative de l’homosexualité, des success stories et des histoires inoffensives qui glorifient l’appartenance à une communauté gaie. Je souscris en fait au point de vue du militant français Guy Hocquenghem, qui croyait qu’il y avait deux sortes d’homosexualité : l’une gentille, proprette, rangée, qui calque son mode de vie sur la soi-disant norme hétérosexuelle ; l’autre, plus noire et révolutionnaire, celle de la sexualité anonyme, des rencontres furtives, du refus de l’attachement. Cette dernière forme d’homosexualité doit aussi être représentée dans les œuvres littéraires. La littérature sert aussi à dire ce qui est hors-norme. »

Critique de «Quelqu’un»

Après Queues, où il repoussait les limites de l’impudeur dans un savant mélange de dénonciation et de dénigrement, Nicholas Giguère est de retour avec un nouveau récit poétique autofictionnel : Quelqu’un. Plus court, mais aussi plus tendre, sous-tendu par un certain romantisme adolescent, ce texte, dont l’essentiel de l’action est campé dans un bar gai de Saint-Georges, en Beauce, n’en est pas moins cruel que celui qui l’a précédé. Le narrateur, jeune homme dépressif, suicidaire, cloué au sol par un sentiment d’inadéquation, attend le prince charmant. Surtout, dans un monde où avoir « l’air de quelque chose, c’est encore mieux qu’être quelqu’un », il aspire à sortir de l’invisibilité, à cesser « d’être ce fantôme, cet ectoplasme, cette nullité que personne regarde, dont personne parle, même pas pour dire les pires méchancetés ». Sans un mot de trop, sans un détour inutile, la plaquette tient de la charge, qui plus est de celles qui laissent une impression persistante.

★★★★
Nicholas Giguère,
Septentrion
« Hamac »,
Montréal, 2018,
68 pages