«La somme de nos folies»: fantaisie malaisienne

Le livre de Shih-Li Kow est une rare incursion littéraire — en traduction à tout le moins — en Malaisie, ce pays multiculturel.
Photo: Zulma Le livre de Shih-Li Kow est une rare incursion littéraire — en traduction à tout le moins — en Malaisie, ce pays multiculturel.

À Lubok Sayong, une petite ville de Malaisie située au nord de la capitale, Kuala Lumpur, où le temps semble s’être arrêté, la réalité tropicale, elle, ne s’interrompt jamais vraiment. « Quand on vit à la confluence de la volonté divine et des lois de la météorologie, on se résigne à être submergé plusieurs jours par an. »

Dans cette cuvette située entre deux lacs, Monsieur Auyong et la vieille Mami Beevi, deux amis de longue date, voient un jour débarquer dans leur vie la jeune Mary Anne, une orpheline qui venait tout juste d’être adoptée par la soeur de Beevi et par son mari, juste avant que le couple ne périsse dans un accident de la route. Mary Anne, elle, a survécu à la tragédie.

Tous deux vont se prêter main-forte pour accueillir la jeune fille et leur quotidien, peu s’en faut, s’en trouvera vite bouleversé. Et c’est en partie à travers les yeux de la jeune fille que nous allons découvrir la petite ville imaginaire et les êtres qui gravitent autour de la Grande Maison familiale de Beevi, transformée en Bed Breakfast hanté.
 

Et comme à Lubok Sayong tout venait en un seul exemplaire — la rue principale, le rond-point, le feu rouge, le Kentucky Fried Chicken, l’école malaisienne, la chinoise, celle des Tamouls et le pensionnat chrétien pour jeunes filles —, la petite ville est aussi un théâtre pour des personnages qui n’ont pas non plus leur pareil.

C’est l’occasion pour l’écrivaine malaisienne Shih-Li Kow, dont La somme de nos folies est le tout premier roman, de donner vie à un petit cercle de personnages tout en contrastes, dignes ou indignes représentants de ce « peuple au grand coeur ».

Comme Auyong, d’origine chinoise, qui dirige la conserverie locale de litchis, le potier Ismet, Naïn, la folle aux sangsues, une famille de touristes américains dont un membre sera dévoré par un poisson géant et les membres de la famille de Beevi. Sans oublier Miss Boonsidik, une femme de chambre transgenre qui ne laisse sa place à personne. Alternant entre les points de vue d’Auyong et de la jeune Mary Anne, La somme de nos folies est une rare incursion littéraire — en traduction à tout le moins — dans ce pays multiculturel.

Un talent de conteuse

Née en 1968 à Kuala Lumpur, Shih-Li Kow écrit en anglais — le pays est membre du Commonwealth et la langue de Shakespeare y est largement pratiquée. Elle le fait avec drôlerie et avec un véritable talent de conteuse, tout en injectant dans ses histoires une bonne dose de réalisme magique sud-asiatique.

Avec son demi-kilo de tendresse, le roman pourrait appartenir à la catégorie de la « littérature qui fait du bien », certes, mais il a parfois aussi une tonalité grinçante — par ses thèmes et ses saillies d’humour — qui lui apporte une autre dimension. Drôle et dépaysant.

Extrait de «La somme de nos folies»

« Quelques semaines auparavant, un trafic d’œufs de contrefaçon avait défrayé la chronique. Cela me dépassait qu’on pût envisager de fabriquer quelque chose d’aussi complexe et courant qu’un œuf. Concocter un savant mélange d’ingrédients chimiques et de colorants alimentaires, transporter des produits aussi fragiles depuis la Chine, pour finalement les vendre vingt sens [sic] pièce ? Pas rentable. Il n’y a selon moi qu’un Chinois du continent pour concevoir pareille arnaque, j’en suis convaincu, toutes les choses nuisibles ou toxiques viennent de Chine : le lait en poudre frelaté, les conserves empoisonnées au mercure, les souvenirs en toc, les femmes-dragons voleuses de maris et les œufs de contrefaçon. »
 

La somme de nos folies

★★★ 1/2

Shih-Li Kow, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier, Zulma, Paris, 2018, 384 pages