«Wild Side»: Lou perdu dans Manhattan

Michael Imperioli a voulu être fidèle à la figure de Lou Reed au moment où il vivait avec sa copine transgenre.
Photo: Chris Pizzello Associated Press Michael Imperioli a voulu être fidèle à la figure de Lou Reed au moment où il vivait avec sa copine transgenre.

Las d’essuyer les refus des producteurs tandis qu’il tentait de porter un scénario au petit écran, Michael Imperioli, l’interprète de Christopher Moltisanti dans Les Soprano (1999-2007), a eu l’idée de se lancer dans un projet où il serait le seul maître à bord. Du moins, jusqu’à ce que le manuscrit se retrouve entre les mains d’un éditeur.

« Ces dernières années, je me suis beaucoup intéressé à la fiction ; j’en lisais constamment dans l’intention d’en écrire. J’ai d’ailleurs écrit quelques livres qui sont demeurés inachevés », raconte l’auteur new-yorkais joint lors d’une tournée en France.

Campé en 1977, Wild Side met en scène Matthew, 16 ans, qui, à la suite du décès de son père qu’il a peu connu, quitte son Queens natal pour aller vivre avec sa mère, qui carbure aux barbituriques, dans un chic appartement de Manhattan. Suivront la première clope, la première cuite, la première baise, la première peine d’amour…

« J’aime les récits d’apprentissage. Adolescent, j’ai lu L’attrape-coeurs et Candide ; ces deux romans m’ont grandement impressionné. Dans le roman de Salinger, c’est la découverte de la cruauté du monde et des difficultés de la vie qui m’a marqué, tandis que chez Voltaire, c’était l’optimisme innocent du héros. J’ai donc combiné ces deux points de vue. »

Le 27 octobre 2013, trois mois après avoir commencé l’écriture du roman, survient un événement qui bouleverse Michael Imperioli : Lou Reed, figure de proue du Velvet Underground, parrain du punk et ange noir du rock, meurt à 71 ans.

« J’ai connu Lou dans les douze dernières années de sa vie. J’ai alors eu l’idée de réunir Matthew et Lou. Sans l’ajout de ce personnage, qui devient à la fois figure paternelle et mentor pour Matthew, je ne crois pas que j’aurais pu aller aussi loin. La présence de Lou m’a réellement inspiré. Je n’aurais sans doute jamais écrit ce roman s’il avait été encore vivant, car j’aurais eu l’impression de faire intrusion dans sa vie privée. J’ose espérer qu’il aurait aimé mon livre », confie l’acteur, qui désire transposer Wild Side au grand écran.

S’étant fortement inspiré par l’album liveTake No Prisoners, enregistré à Greenwich Village en 1978 — « un album étrange où Lou raconte plein d’histoires », d’articles de magazines et de livres de l’époque —, Michael Imperioli a voulu être fidèle à Lou Reed au moment où il vivait avec Rachel, sa copine transgenre qu’il mentionne dans Coney Island Baby (1976), dans un grand appartement à peine meublé où l’on ne trouvait rien dans le frigo, tandis qu’il travaillait sur l’album Street Hassle (1978).

« Il y a des détails biographiques, mais beaucoup d’inventions. À travers ce récit, j’exprime mon amour, mon respect et ma gratitude envers Lou et son oeuvre. Par respect, j’ai envoyé le manuscrit à Laurie Anderson, sa compagne des vingt dernières années. Elle m’a dit ne pas avoir connu “ce” Lou puisqu’elle l’a rencontré dans les années 1990, alors qu’il ne prenait plus de drogue et s’était assagi. Il y avait donc une distance qui lui a permis de lire le roman sans qu’elle se sente concernée. »

Au-delà du récit d’apprentissage et de l’hommage à Lou Reed, Michael Imperioli a voulu faire revivre le New York de l’ère punk. « Artistiquement et culturellement parlant, c’était une époque très importante. On n’a qu’à penser aux films de Scorsese, de Friedkin et de Lumet sortis à ce moment-là. La musique de cette époque a émergé de l’obscurité. New York était un endroit dangereux, mais j’éprouve tout de même beaucoup de nostalgie pour cette époque. »

Et pourtant, l’acteur, âgé de 52 ans, se souvient à peine de ce temps-là… « Je crois que le New York de mes 17 ans n’était pas si différent de celui-ci que j’évoque dans Wild Side. La grande différence entre le New York d’hier et d’aujourd’hui, c’est qu’avant, il y avait plus d’artistes qui vivaient pauvrement à Manhattan et qui faisaient des trucs audacieux, comme les artistes de la beat generation. C’est ainsi qu’ont émergé les artistes punk. À l’arrivée de Giuliani à la mairie dans les années 1990, le système économique a changé ; c’est devenu plus difficile pour les artistes de vivre à Manhattan. Ils se sont donc déplacés vers Brooklyn. Et aujourd’hui, Brooklyn est devenu un quartier pour les mieux nantis. »

Wild Sider

Écrit sous la forme d’un journal tenu par un ado romantique carburant à l’humour noir, Wild Side raconte l’improbable amitié du jeune narrateur avec Lou Reed, être au comportement excentrique. Rappelant par endroits Kicking Tomorrow de Daniel Richler (Random House, 1991) et Just Kids de Patti Smith (Ecco, 2010), ce roman d’apprentissage aux accents picaresques, somme toute conventionnel, tire sa force du portrait plus grand que nature que Michael Imperioli trace de la rock star. On regrette d’ailleurs qu’il n’ait pas davantage étoffé ses descriptions du New York des années 1970, le roman se déroulant surtout dans des huis clos anonymes. Truffé de passages tantôt loufoques, tantôt tragiques, traversé de personnages tantôt pittoresques, tantôt énigmatiques, Wild Side distille un prenant parfum de nostalgie qui plaira aux éternels adolescents. 

Wild Side

★★★

Michael Imperioli, traduit de l’anglais par Éloïse Esquié, Autrement, Paris, 2018, 292 pages