«Mykonos»: la tragédie de l’insouciance

Olga Duhamel-Noyer fait de l’île des vents un véritable personnage.
Photo: Valérie Lebrun Héliotrope Olga Duhamel-Noyer fait de l’île des vents un véritable personnage.

Dans le labyrinthe étourdissant de blancheur de Mykonos, à travers l’ivresse de la foule, la musique assourdissante, les baisers volés, l’immensité turquoise de l’eau et les vertigineuses falaises rocheuses, Olga Duhamel-Noyer exploite la tragique insouciance d’une jeunesse prête à tout pour un instant de liberté.

Pour Christopher, Sebastian, Jules et Pavel, la semaine à venir s’annonce palpitante. Pour la première fois, les quatre amis d’enfance voyagent ensemble. Leur destination ? L’île de toutes les convoitises, la plus festive de Grèce : Mykonos. Frivoles et déterminés à vivre l’expérience de leur vie, les adolescents sautent à pieds joints dans les imprudentes aventures qui se dressent sur leur chemin.

« Passé la cafétéria, une piste de danse surélevée vibre dans le rythme de la foule compacte qui s’agite face au soleil déclinant. Des garçons et des filles venus de tous les pays dansent sur la piste. Des filles en bikini sont montées sur des tables et des chaises. Elles remuent les fesses, le ventre. Elles hurlent le refrain, on les entend à peine. »

Fêtes, séduction, désirs… les nuits sont longues et pleines de promesses dans ce paradis terrestre. Mais, attention, la désinvolture ne peut durer éternellement. Au-delà du plaisir, le havre recèle son lot de vices cachés et la superficialité n’est pas sans séquelles. L’absence d’arbres, les déchets qui jonchent les routes, la musique assourdissante, l’odeur d’essence, les parcs déserts… la désolation côtoie l’ivresse des illusions de la jeunesse.

Habile créatrice d’ambiance, l’écrivaine montréalaise fait de l’île des vents un véritable personnage. Ses nuits surtout qui, habitées d’une inquiétante étrangeté, manipule les esprits, estompe les défenses, accentue l’audace et la confiance.

Dans la légèreté suspecte de la première aventure, le drame est latent, remarquablement brodé autour d’une narration froide et distancée qui impose une certaine lourdeur. Dénuée de toute fioriture, concise, presque formelle, en opposition avec l’incessant bourdonnement qui anime la ville, la plume se fait sournoise, hypnotise, force le détachement pour mieux déconcerter.

Sans trop s’appesantir, avec une finesse remarquable, Olga Duhamel-Noyer dresse un parallèle intéressant entre le passage à l’âge adulte et les illusions perdues du voyageur inconscient, du consommateur effréné introduit pour la première fois aux conséquences de ses actes.

Mis à part Pavel, dont la curiosité, le désir d’introspection et le sens de l’observation le distinguent de ses acolytes, les personnages ne demeurent qu’esquissés. Aveuglés par leur volonté et l’éclat du soleil, ils se noient dans cette foule de touristes sans scrupules, leur véritable nature flouée par un effet de masse ne laissant aucune place aux questionnements et à la personnalité. Un roman surprenant et révélateur.

Extrait de «Mykonos»

« Le temps passe d’une drôle de manière sur la plage, comme le temps humain quand les années auront passé pour eux. Mais ils ne le ressentent pas encore. Ils disent parfois Quand on sera vieux. Ils le disent sans le croire tout à fait, tant cela paraît invraisemblable. Christopher jette un peu d’eau au visage de Sebastian, qui dort sur la serviette rouge depuis près d’une heure. Ils ont l’impression que leurs quinze ans remontent à un temps historique qui appartient véritablement au passé et, depuis l’été dernier, un siècle au moins a passé pour eux. »

Mykonos

★★★ 1/2

Olga Duhamel-Noyer, Héliotrope, Montréal, 2018, 120 pages