«Les écrivements»: la mémoire en fuite

Matthieu Simard reprend à son compte l’affaire du col Dyatlov et la mort jamais élucidée de neuf randonneurs.
Photo: Idra Labrie Alto Matthieu Simard reprend à son compte l’affaire du col Dyatlov et la mort jamais élucidée de neuf randonneurs.

Avec Les écrivements, son septième roman, où une femme de 81 ans pourchasse d’anciens souvenirs, Matthieu Simard nous décline encore une fois une histoire à la première personne du singulier emplie de tendresse moelleuse, moins d’un an après Ici ailleurs (Alto).

Un brin philosophe, la vieille femme ne se fait plus trop d’illusions : « À mon âge, il n’y a dans l’avenir que les rêves échoués d’hier, qu’on cède aux autres en souhaitant qu’ils aient plus de chance ou de courage que nous. »

Le traumatisme remonte à des événements mystérieux survenus en 1959 au cœur des montagnes de l’Oural, en URSS. « Chacun de notre côté nous étions laids et brisés mais ensemble nous étions notre propre trousse de premiers soins, capables de survivre à tous les hivers. Du moins, c’est ce que je pensais. »

Un voyage improbable en URSS qui ne nous est brièvement raconté qu’à la moitié du roman et qui entraînera l’éclatement du couple qu’elle formait avec Suzor.

Ici, Matthieu Simard reprend à son compte l’affaire du col Dyatlov et la mort jamais élucidée de neuf randonneurs. Incapable d’oublier ce qu’il a vu, son compagnon partira un jour sans s’expliquer, emporté par « sa volonté maladive de comprendre ce qui s’était vraiment passé ».

Quarante ans plus tard, en 2017, au temps du récit, elle apprendra par la bande que Suzor, qui a tout fait pour essayer d’oublier ce qu’il a vu là-bas, est atteint de la maladie d’Alzheimer. « Je suis maintenant Alzheimer, comme beaucoup d’autres. Ne vous inquiétez pas, je vais plutôt bien. Il y a depuis trop longtemps des choses que je suis incapable d’oublier. Je me porterai mieux quand elles auront disparu », écrit-il à des proches — comme si cette maladie, une fois diagnostiquée, ne se résumait qu’à la perte progressive de la mémoire.

Dans sa quête pour retrouver l’homme qu’elle aimait, la narratrice aura l’aide d’une adolescente, Fourmi, une ancienne voisine qui l’appelle « Mamie » et sollicite ses lumières sur l’existence. « Mamie ? Est-ce que ça arrête de faire mal, un jour ? » « Quoi ? » « La vie. » « Non. Ça arrête jamais.

Mais un jour tu vas trouver quelqu’un avec qui avoir mal, et tu vas comprendre que ça vaut la peine. » Sans surprise, il faudra aussi l’entendre nous expliquer que « les fausses familles, celles qu’on choisit, sont plus importantes que les vraies ».

La vieille femme nous raconte ses souvenirs de la gamine qui lui lisait autrefois, en inventant parce qu’elle ne savait pas lire, ce qu’elle appelait ses « écrivements » : le contenu de petits carnets dans lesquels elle s’adressait à Suzor.

Tout en voulant tuer Suzor, Jeanne entreprend de retrouver sa trace. Pourquoi ? « Je ne veux pas être la seule condamnée au souvenir de nos bonheurs. » Surtout pas quand on sait que « la mémoire est un animal qu’on ne contrôle pas ».

À l’évidence, l’auteur de Ça sent la coupe et de Llouis qui tombe tout seul (Stanké, 2004 et 2006) était pressé de publier ce roman. Mais sous l’humanité et les longueurs, Les écrivements enfile invraisemblances, phrases sentencieuses et alambiquées, bons sentiments et lieux communs.

Extrait de «Les écrivements»

« Quand nous sommes rentrés d’URSS en 1959, j’ai bien vu que Suzor ne s’en remettrait pas. Nous y avions vécu des aventures traumatisantes, tous les deux, mais pour Suzor il y avait encore plus et, moi, j’étais beaucoup trop jeune pour m’occuper seule des mille miettes qu’il était devenu. À l’époque, je n’avais jamais entendu parler du syndrome de stress post-traumatique, alors j’ai fait ce que je savais faire : j’ai joué le rôle de celle qui ne souffrait pas. Mais la vérité, c’est que chaque fois qu’il faisait froid, chaque fois que l’odeur de l’hiver se rendait à mes narines, j’avais la nausée et je savais que le soir, une fois endormie, je ferais les pires cauchemars. »

Les écrivements

★★ 1/2

Matthieu Simard, Alto, Québec, 2018, 240 pages