«Des muscles en fer forgé»: le droit de s’aimer

Nathaël Molaison nous conduit dans les profondeurs de l’âme d’un adolescent tourmenté par des questionnements identitaires.
Photo: Soulières éditeur Nathaël Molaison nous conduit dans les profondeurs de l’âme d’un adolescent tourmenté par des questionnements identitaires.

« Aujourd’hui / je me sens comme une catastrophe nucléaire / aujourd’hui / est le pire jour de toute ma vie […] l’amour / vient d’exploser dans mon ventre / je ne sais pas comment / retrouver les morceaux. » Amoureux de Mathieu, ce « géant fabuleux », ce garçon solide fait de muscles, ce sourieur exemplaire, il se sent minuscule, trop mince, sans épaule et sans torse, sans corps « à mettre par-dessus / [s]es os qui se cassent ».

Dans ce monde d’apparence, où la bonté, la politesse et les qualités de l’âme n’attirent pas les regards, Il a du mal à trouver sa place. Malheureux et mal à l’aise dans son corps, Il saute alors sur son vélo stationnaire, « à en défaire la route », lève des haltères, mais rien n’y fait. Le bonheur se trouve peut-être ailleurs.

Récit poétique sur le thème du désir, sur la volonté de sortir de l’ombre, Des muscles en fer forgé nous conduit dans les profondeurs de l’âme d’un adolescent bouleversé par l’amour, sans doute, mais surtout tourmenté par de profonds questionnements identitaires. Nathaël Molaison, qui signe son deuxième roman — son premier écrit pour la jeunesse — rejoue les thèmes abordés dans Il n’y aura pas d’autres saisons.

Le besoin d’être reconnu, cette propension à croire que nous existons que dans le regard de l’Autre, et, par-dessus tout, cette volonté de s’affranchir de ce poids, voilà ce qui fonde l’essence de ce recueil. Timide et résolument mal dans sa peau, le personnage adolescent tente ainsi de fuir ce corps repoussant qui l’empêche, croit-il, de conquérir Mathieu.

Un chemin prévisible

Accompagné dans cette traversée de son amie Louise, tout aussi insatisfaite de ses courbes, le duo rêve de « géants / vêtus d’amour et de muscles », jusqu’au jour où Il surprend Mathieu à pleurer. Sous cette carapace dorée, le bellâtre s’effondre un instant à l’abri des regards, pour conserver, bien sûr, sa réputation.

Molaison a visiblement une sensibilité toute naturelle pour faire état des tourments d’un coeur en peine. Le sentiment de manque tout comme celui du désir nous sont rendus dans des vers délicats, bien tournés, empreints d’une simplicité émouvante et, quelques-uns, taillés à même les courbes de la beauté.

« À bord / de mon vélo stationnaire / je pédale […] je fuis mon désir / mon amour de Mathieu / comme un orage violent/désolé je m’ennuage / mes gouttes de sueur / me noient. »

S’il parvient à rendre avec justesse le déchirement vécu par le personnage, si la quête et l’ascension du héros vers une acceptation de soi sont présentées avec aplomb, Molaison emprunte malheureusement plusieurs pistes prévisibles.

Il y a d’abord ce Il, qui bien qu’attendrissant, reste au final un émule de certains héros de Simon Boulerice. Authentique, mais déjà vu.

Il y a aussi ces quelques clichés lancés ici et là qui atténuent la portée du message, notamment celui de ce père rigide, déçu de son fils aux maigres épaules, de ce vers dans lequel on nous raconte que les « gars ne savent pas pleurer », qu’à « la place/ils donnent des coups de poing aux murs », ou, encore, de cette meilleure amie avec qui le héros forme, au bout du compte, un duo pathétique.

Il y a, enfin, cette quête de bonheur qui se termine — assurément trop rapidement — sur un sentiment de légèreté improbable. Force est de constater que ce roman jeunesse, malgré l’ouverture du propos, s’inscrit dans un corpus déjà bien connu.

Extrait de «Des muscles en fer forgé»

« Même en hiver/même dans le plus triste été/Mathieu semble bien/il a toujours/quelques perles de sueur dans son cou/qui me donnent chaud/je trouve belle/sa mâchoire carrée/la taille de son sexe/la chaleur de sa peau/devant lui/j’ai le corps tout croche/la voix toute grave/la démarche qui s’enfarge/je n’existe pas dans son ventre/quand lui prend tout le mien/et le porte à bout de bras/à force d’imaginer/sa bouche sur mon torse/j’ai la poitrine défaite/le sourire qui se casse ».

Des muscles en fer forgé

★★★

Nathaël Molaison, Éditions Soulières, Saint-Lambert, 2018, 104 pages