Plaidoyer pour une «ortograf sinplifié» du français

Mario Périard assure que la langue de Molière gagnerait à se départir de ses règles d’accords complexes, de ses pluriels parfois incohérents et de ses nombreux cas d’exceptions, pour davantage refléter le français oral.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Mario Périard assure que la langue de Molière gagnerait à se départir de ses règles d’accords complexes, de ses pluriels parfois incohérents et de ses nombreux cas d’exceptions, pour davantage refléter le français oral.

Écriture inclusive, accord du participe passé : l’orthographe de la langue française ne cesse d’être remise en question depuis quelques années. De la France à la Belgique en passant par le Québec, des voix s’élèvent pour critiquer la complexité de ces mots couchés sur papier et appellent au changement.

« Non, “l’ortograf sinplifié” n’est pas la revanche des cancres », écrit l’auteur québécois Mario Périard dans son essai L’orthographe, un carcan ? Une déconstruction du mythe orthographique de A à Z, qui a fait son entrée dans les librairies la semaine dernière.

À travers quelque 140 pages, cet ancien employé d’Hydro-Québec passionné par les questions linguistiques s’attaque aux idées reçues sur les difficultés qu’engendrerait une simplification de l’écriture du français.

« On se plaint chaque fois qu’on ne sait plus écrire, on dit qu’il faut revoir les méthodes, on blâme les professeurEs, les parents, le laxisme de l’époque ou l’avènement de telle ou telle technologie. […] L’orthographe est le problème », estime-t-il.

À ses yeux, la langue de Molière gagnerait à se départir de ses règles d’accords complexes, de ses pluriels parfois incohérents et de ses nombreux cas d’exceptions, pour davantage refléter le français oral.

Car contrairement à d’autres langues, comme l’espagnol ou l’anglais, le français ne peut s’écrire aussi simplement qu’il se prononce. « Pourquoi on écrit Monsieur alors qu’on prononce Mesieu ? Parce que c’est comme ça et pas autrement vous dira-t-on à l’école. » Au bout du compte, les francophones finissent par apprendre « comme des perroquets à orthographier de ladite bonne manière, mais sans savoir le pourquoi du comment », déplore Mario Périard.

Assembler les lettres en se fiant à leur son permettrait, selon lui, de faciliter l’apprentissage et de réduire le taux d’analphabétisme encore très élevé. Au Québec, 53 % de la population adulte serait analphabète fonctionnelle, selon les plus récents chiffres de l’OCDE. Les troubles du langage, comme la dyslexie, très présents chez les francophones, pourraient aussi grandement diminuer.

« Imaginez le temps qu’on perd à l’école à apprendre les règles orthographiques. On pourrait mettre tout ce temps dans des apprentissages plus pertinents dans divers domaines », fait valoir M. Périard en entrevue avec Le Devoir.

Imaginez le temps qu’on perd à l’école à apprendre les règles orthographiques. On pourrait mettre tout ce temps dans des apprentissages plus pertinents dans divers domaines.

Résistance

Mais la majorité semble faire la sourde oreille, dit-il, à commencer par les médias, l’administration, les éditeurs et les écoles, c’est-à-dire les milieux les plus réfractaires à un changement de leur outil de travail principal : l’écriture.

« J’ai même eu des problèmes avec mon livre, raconte l’auteur. Des éditeurs, tant au Québec qu’en France, m’ont répondu “pas question que je publie quelque chose qui remet en question l’orthographe”. » Si de nombreux ouvrages décrivent les règles de l’écriture académique de A à Z, peu d’entre eux se risquent à la critiquer.

C’est que l’orthographe est si complexe et donc difficilement acquise, qu’on y tient, d’après M. Périard. « Chez les francophones, l’orthographe [est] perçue comme quelque chose d’incontournable, d’indiscutable, contre laquelle on ne peut rien et qu’on doit subir et endurer avec fatalisme, un peu comme la météo. »

Une vision encouragée et défendue par l’Académie française. L’institution s’est chargée depuis des siècles d’encadrer les règles de l’orthographe du français, gardant volontairement un degré de complexité qui confère à l’écriture ses lettres de noblesse. « De quel droit, quand on y réfléchit bien, une autorité — non élue de surcroît — peut-elle, non pas seulement suggérer, mais décider de la manière dont vous devez prononcer ou écrire les mots de votre langue ? », s’offusque l’auteur.

À son avis, une réforme de l’écriture ne doit passer ni par l’Académie ni par l’État, mais plutôt par la population, les usagers du français. « On ne peut pas demander au roi d’instaurer la République. C’est dans l’usage que ça doit changer, car l’usage fait la norme. » Utilisés par la majorité des francophones, de nouveaux mots font chaque année leur apparition dans le dictionnaire. Il en va de même pour l’orthographe. Si l’ensemble de la population écrivait de façon simplifiée, cela deviendrait la norme, selon lui.

Vent de changement

 

Une habitude en ce sens, bien que timide, commence à s’installer dans la société, par l’entremise de certaines publicités et dans les publications sur les réseaux sociaux ou par texto. « Ça me semble clair que le rapport à l’orthographe a évolué, il est moins sacralisé par les plus jeunes, qui écrivent au plus simple et rapide. » La réforme orthographique de 1990, bien que minime, a contribué à ouvrir la porte à l’écriture simplifiée. « Les gens ont vu que c’était permis d’avoir deux orthographes différentes pour un même mot, avec ou sans apostrophe, avec un é plutôt qu’un è. Ça a cassé la glace. »

« Une nouvelle norme orthographique, ce n’est pas pour embêter une fois de plus les personnes qui ont déjà trop peiné pour apprendre à écrire dans un code compliqué, mais plutôt pour éviter aux générations suivantes ce fardeau aussi lourd qu’inutile », assure Mario Périard, persuadé qu’un jour « l’ortograf sinplifié », ne fera plus débat, mais plutôt consensus.

L’orthographe, un carcan ? Une déconstruction du mythe orthographique de A à Z

Mario Périard M Éditeur Montréal, 2018, 144 pages

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