«Capitaine»: l’imaginaire transatlantique d’Adrien Bosc

Adrien Bosc: un goût juste pour l’anecdote et une plume franchement somptueuse.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Adrien Bosc: un goût juste pour l’anecdote et une plume franchement somptueuse.

Le 24 mars 1941, le Capitaine-Paul-Lemerle, un cargo de 4945 tonnes affrété d’urgence pour le transport de passagers, quitte le port de Marseille en vue d’une traversée de l’Atlantique.

À son bord, parmi les 350 réfugiés entassés à bord du rafiot se trouvait aussi un petit aréopage d’artistes, de membres de l’intelligentsia européenne, de réprouvés en tous genres, juifs ou non, qui tentaient eux aussi de fuir la France de Vichy.

Le pape surréaliste André Breton, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, invité comme chercheur à la New School of Social Research de New York, Victor Serge, la photographe Germaine Krull et le dramaturge et critique théâtral allemand Alfred Kantorowicz, qui avait fondé à Paris en 1934 une bibliothèque des livres brûlés par les nazis.

Manière papillonnante

Avec sa manière papillonnante, c’est cette communauté de hasard et de circonstances que ranime Adrien Bosc dans Capitaine, son second roman, où il nous entraîne au plus près de l’inconfort, des longs jours d’incertitude au Maroc, de l’interminable traversée sur le rafiot français, d’escales en Martinique, à Porto Rico et à Saint-Domingue.

 

De l’attente, de la peur au ventre et des doutes. Lévi-Strauss repérera Breton, ils vont s’écrire durant la traversée — un échange que l’anthropologue français publiera des années plus tard dans Regarder, écouter, lire.

Le navire, surchargé, inconfortable au plus haut point, est comme « une boîte de sardines sur laquelle on aurait collé un mégot », dira Victor Serge. On en arrive presque à comprendre comment Lévi-Strauss pourra plus tard ouvrir ses Tristes tropiques par cette phrase devenue célèbre : « Je hais les voyages et les explorateurs. »

Dans Constellation, son premier roman, pour lequel il avait reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française, l’écrivain de 32 ans, fondateur des Éditions du Sous-sol et éditeur au Seuil, racontait une autre traversée transatlantique à risque. Un avion d’Air France qui s’était écrasé en 1949 au large des Açores en ne laissant aucun survivant — tuant le boxeur Marcel Cerdan, l’amant d’Édith Piaf.

Une fois encore, Adrien Bosc pose son regard sur quelques passagers d’exception. Ou son narrateur, plutôt, « petite voix, en surplomb, sous l’eau », qui nous fait voir ce que les livres d’histoire ne sauraient nous raconter. L’amère réalité de l’attente et du temps suspendu, la subjective présence des odeurs. Il le fait avec un goût juste pour l’anecdote et une plume franchement somptueuse.

Sinueux sillage

Entre l’érudition bien digérée et l’invention nécessaire à tout exercice d’« exofiction », Bosc nourrit son roman d’extraits de lettres, de carnets et de journaux des voyageurs. Un peu long vers le milieu, comme toute traversée au long cours, Capitaine nous entraîne malgré tout dans son sinueux sillage.

Pour l’auteur, « tout destin a ceci d’étranger qu’il emprunte des voies détournées pour s’accomplir et, à rebours, ressemble à une suite de contournements et de chemins de traverse pris délibérément, des crochets illogiques travestis en un itinéraire sans à-coups ».

Mais si on voit bien ce que ça raconte, rien n’est moins facile que de déchiffrer ce que nous dit du monde Adrien Bosc. Un bémol, du reste, que d’autres lecteurs n’entendront peut-être pas.

Capitaine

★★★ 1/2

Adrien Bosc, Stock, Paris, 2018, 400 pages