De chair et de sang

Emma Glass publie un premier roman où la crudité côtoie volontiers l’onirisme.
Photo: Sarah Lee Flamamrion Emma Glass publie un premier roman où la crudité côtoie volontiers l’onirisme.

Un jeu très noir se dessine dans Pêche, premier roman aux contours à la fois graphiques et surréels de la Britannique Emma Glass. La crudité y côtoie volontiers l’onirisme, propulsant le lecteur dans les recoins les plus sombres de ce conte brutal qui, par la chair profanée, explore l’outrage au corps et ses effets dévastateurs sur l’âme.

Le livre s’ouvre alors que le pire vient tout juste de se produire. La jeune Pêche absorbe le choc de ce viol dans une langue à la musicalité douloureusement évocatrice qui donne le ton : « Poisse épaisse poisseuse empoissant la laine lourde engluée dans les plaies. » Les mots sont durs, leur enchaînement hyperréaliste : « La chair est déchirée. Arrachée. Elle bée. »

Rien ou presque n’est pourtant à proprement parler « décrit » dans Pêche. Le choc des mots est ailleurs. On reste en décalage, dans le ressenti et dans la vivacité des images, grâce à une langue rythmique qui part en vrille en se butant contre les moindres textures et humeurs. Tout pour refuser la douleur, qui perce pourtant de partout.

Autour de Pêche, son entourage s’agite mollement, tous plus ou moins prisonniers de ce monde métaphoriquement chargé où chacun est réduit à son essence surnaturelle. La jeune fille elle-même apparaît comme un fruit juteux mûri de force devant lutter contre la pourriture qui cherche à la contaminer. Son petit ami, Vert, a les racines solides et les branches apaisantes bien qu’encore jeunes et cassantes, tandis que son copain Sable, mal dans sa peau, se défile et se répand sans cesse.

À la maison, les parents de Pêche gardent les yeux fermés sur sa souffrance, tout à leur amour de chair joyeuse et décomplexée : « Faire l’amour, c’est bien. Maman et moi on le fait tout le temps. On vient juste de le faire sur la table de la cuisine. » Dans un coin, le bébé pur sucre part en gelée, tandis que, dehors, de sa carne grasse, l’agresseur, le seul à être doté d’un vrai prénom, Lincoln (« Il a un nom et il aime »), guette inlassablement Pêche, déterminé à récidiver.

Très réussis, les premiers chapitres déconcertent tant ils remuent, forçant la prise de respirations salutaires pour ne pas suffoquer devant la cruauté de l’irréparable. Glauques, ils forcent une fenêtre biscornue sur la psyché d’une jeune fille en plein cauchemar qui refuse de se laisser emporter par la noirceur. La transition est moins aboutie ; dès qu’on s’éloigne un peu de Pêche, on perd en justesse, comme si la voix trouvée par Glass se mettait soudain à hésiter.

Carnet décalé d’un viol, Pêche est aussi le récit, moins abouti, il est vrai, d’une reconstruction qui force la réflexion sur les notions délicates du pardon et de la réparation, de même que sur leurs limites. La toute fin est manichéenne et prévisible, précipitant le lecteur dans un abîme auquel il avait cru échapper. Reste une petite musique persistante, qui surnage, vibrante et impérieuse.

Pêche

★★★

Emma Glass, traduit de l’anglais par Claro, Flammarion, Paris, 2018, 126 pages