Mon père, ce zéro

D’un livre à l’autre, on ne s’étonne plus des thèmes choisis par Amélie Nothomb.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse D’un livre à l’autre, on ne s’étonne plus des thèmes choisis par Amélie Nothomb.

Il est difficile de résister à un roman d’Amélie Nothomb. Dès la première page, on se laisse emporter par cette suite étourdissante de dialogues joliment ciselés avec lesquels les personnages s’échangent de solennelles déclarations d’amour ou de haine, quand ce ne sont pas des considérations sur la beauté et la laideur.

Certes, d’un livre à l’autre, que l’on dévore avec le même appétit d’une couverture à l’autre, on ne s’étonne plus des thèmes choisis ni du récit proposé, mais du fait que la baronne belge ne déroge pas à sa formule. Vingt-septième roman de la prolifique dame excentrique, Les prénoms épicènes, malgré ses qualités indéniables, souffre quelque peu de la comparaison avec le précédent, Frappe-toi le coeur.

Dans ce récit d’une beauté déchirante, Amélie Nothomb y relatait avec sensibilité le drame d’une jeune fille privée de l’amour de sa mère, femme d’une grande beauté ne supportant pas l’idée d’être supplantée par le fruit de ses entrailles. Dans Les prénoms épicènes, où l’on assiste d’abord à une brutale rupture amoureuse débouchant sur le désir de vengeance d’un homme, la romancière s’intéresse cette fois à la haine d’un père pour sa fille, qui le lui rend bien.

« À l’âge de cinq ans, Épicène sut qu’elle n’aimait pas son père. Ce ne fut pas une révélation, mais la première formulation d’une vérité qui avait germé en elle une ou deux années plus tôt. » Si l’on s’attache d’emblée à cette fillette futée et lucide comme à toutes les petites filles nées de la plume de Nothomb, la magie n’opère pas tout à fait dans ce drame familial sur l’ambition sociale sous forme de fable domestique où les femmes ne sont que des potiches interchangeables.

Je n’aime pas papa

Dans sa manière d’orchestrer la rencontre entre les futurs parents d’Épicène, Dominique et Claude (« Nous avons un point commun, toi et moi. Nos prénoms ne spécifient pas de quel sexe nous sommes. » « Oui. Nous portons des prénoms épicènes. »), la romancière paraît se parodier ou recycler paresseusement. À peine ont-ils partagé une coupe de champagne et que Claude se soit extasié sur la beauté de Dominique que cette dernière, ensorcelée par un philtre d’amour, accepte de l’épouser : « Par quel génie avait-il su que Chanel No 5 était la clef de son âme ? »

Malgré cela, Amélie Nothomb parvient à titiller le lecteur et à le garder captif en semant çà et là quelques indices sur la vraie nature de ce couple parfait en apparence, dysfonctionnel dans les faits. Le tout se corse quand revient en scène Reine, cette femme cruelle et calculatrice que l’on rencontre au tout début du récit : « Commença l’année la plus formidable dans la vie de Dominique. Son amitié neuve ne cessait de s’intensifier. Et plus Reine lui manifestait son affection, plus Claude rivalisait en compliments à son égard. »

Tandis qu’elle s’applique à raconter cette amitié entre ces deux petites provinciales jouant les grandes Parisiennes, la romancière néglige les tourments d’Épicène et se refuse à pénétrer la psyché de Claude, procurant quelques frustrations chez le lecteur, qui sera un peu déstabilisé en fin de partie par la grosseur des ficelles du récit et son dénouement précipité.

Les prénoms épicènes

★★★

Amélie Nothomb, Albin Michel, Paris, 2018, 155 pages