«Feue»: salvatrice sororité

Le livre d’Ariane Lessard proclame un appel à se serrer les coudes, évoquant le récent mouvement #MoiAussi.
Photo: Chantale Lecours Éditions La Mèche Le livre d’Ariane Lessard proclame un appel à se serrer les coudes, évoquant le récent mouvement #MoiAussi.

Au début, difficile de savoir. Feue se déroule-t-il au présent ou dans un passé pas si lointain au cœur d’une de ces bourgades où l’air vicié de la grande noirceur se serait attardé un peu plus longtemps qu’ailleurs en province ?

Puis, assez rapidement, ça devient clair que nous sommes ici un peu à côté du réel, oui, mais en même temps en plein dedans.

Assez rapidement, ça devient clair que si Ariane Lessard a rempli son premier roman de femmes qui se sont mariées enceintes afin de sauver les apparences, de bonhommes ne sachant rien faire de mieux que de s’assommer de bières nombreuses ou de coups de poing à la taverne, que si le murmure des ouï-dire tyrannisant cette communauté étriquée tapisse le blanc des pages, c’est d’abord pour dire : regardez à quel point nous ne sommes pas sortis de ça.

 

Ce « village au bout du trou de l’enfer » (dans les mots d’Abel) est aussi ancien que la haine des femmes et aussi douloureusement contemporain que la haine des femmes. Ses habitants savent que les serveuses du restaurant montent se dévêtir dans la cabine arrière des camions qui s’y stationnent, savent que leurs rues sont peuplées de petits bâtards, savent que le lac déborde d’avortons que les prostituées du diner se sont arrachés elles-mêmes des entrailles. Personne n’ignore cette violence et pourtant, tous s’en lavent les mains.

Une lumière au bout de la route

Dans une forme chorale relayant la voix d’une douzaine de narrateurs et de narratrices, Feue oscille (sans qu’on sache toujours pourquoi) entre le lyrisme d’une langue multipliant les allégories et l’oralité d’une parlure de la démission face à un monde tragique, à une injustice n’offrant aucune emprise (à moins de fuir).

La plupart des villageois sont là-bas trop saouls, ou trop tristes, ou trop malades (dans tous les sens du terme) pour entrevoir une lumière au bout de la route.

En élevant au rang d’héroïne cette figure ubiquitaire en fiction de la femme d’un certain âge cocufiant son mari par ennui et/ou par vengeance, Ariane Lessard parle d’une époque — la nôtre — obsédée par le corps des femmes, mais ne craignant rien davantage que l’expression du désir des femmes. Les sœurs Bellay ne peuvent, de la même manière, qu’être punies pour la soif de liberté qui guide leurs décisions.

Abel, le gars de la ville venu changer le mal de place, Joey, le bellâtre impassible, Sarah, la postière fouineuse : cet imaginaire multiplie les archétypes élimés, les symboles lourdauds et les idées pas forcément nouvelles (bien que toujours inflammables), conférant parfois au roman des airs de fable défraîchie.

Mais au-delà de ces maladresses, Feue proclame un appel à se serrer les coudes et à une nécessaire sororité, évoquant le récent mouvement #MoiAussi. La puissance du feu peut aussi se transformer en éclaircie, rappelle Ariane Lessard. Il y a de ces lieux pourris par le silence complice et la jalousie délétère qu’il vaut mieux faire flamber avant que leur violence ne soit léguée au futur

Extrait de « Feue »

« Dehors, il y a la grange. Elle s’empoussière. On y respire des tas de cailloux. La grosse porte de bois est lourde, il faut la pousser très fort et pour qu’elle bouge rien qu’un peu. Mes bras brûlent à chaque fois. Quand les gonds se décoincent enfin, ils grincent, puis pivotent. Le moins de bruit possible. Il ne faut ouvrir qu’une mince brèche, juste assez grande pour que mon corps puisse s’y faufiler. Ne pas attirer l’attention. Il ne faut pas qu’on sache que je vais là. Qu’on m’empêche d’y retourner. Ne pas tomber dans l’eau. Ne pas attirer les gros poissons. »

Feue

★★★

Ariane Lessard, La Mèche, Montréal, 2018, 200 pages