«La littérature malgré tout»: la littérature qui se défait

François Ricard livre ici une profession de foi littéraire libre et nécessaire.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir François Ricard livre ici une profession de foi littéraire libre et nécessaire.

Dans La littérature malgré tout, recueil d’essais composés au fil des années, François Ricard, 71 ans, biographe de Gabrielle Roy et spécialiste de Kundera qui a longtemps enseigné à l’Université McGill, répète un peu la même chose que dans La littérature contre elle-même paru 1985 : la littérature est un moyen privilégié de connaissance du monde.

Qu’il se fasse justicier littéraire (en visitant les oeuvres peu ou mal lues de Michel Déon, Yannis Kiourtsakis ou Curzio Malaparte) ou qu’il dénonce « la conception étriquée que l’on se fait encore trop souvent du roman », l’auteur de La génération lyrique livre ici une profession de foi littéraire libre et nécessaire. Sans surprise, son admiration va aux livres, rares, dans lesquels un auteur a mis « toute sa pensée, tout ce qu’il sait et ignore de lui-même et du monde, et a créé à partir de là cet objet étrange, comme improbable, et pourtant secrètement espéré, qu’est une oeuvre d’art véritable, laquelle n’obéit à rien d’autre qu’à sa propre nécessité ».

François Ricard estime que la multiplication des auteurs, des éditeurs, des comptes d’auteurs, l’explosion des livres qui se publient et puis s’oublient, ce « déversement sans fin de l’écriture » serait aujourd’hui non pas un signe de la vitalité de la littérature québécoise, mais au contraire un symptôme de sa normalisation.

L’indice d’une société repue et satisfaite jusqu’à la décomposition. L’expression d’une « littérature qui se défait », d’un véritable « évanouissement » du littéraire.

On rêve que chaque apprenti auteur soit forcé de réfléchir à cette phrase extralucide : « L’oeuvre ne s’écrit pas d’abord contre une page blanche ; elle s’écrit contre toutes les pages et toutes les oeuvres qui, déjà écrites, déjà parfaites, forment devant elle un horizon indépassable. » Encore faut-il avoir lu et savoir que le bouton à quatre trous a déjà été inventé.

La littérature comme monde, comme espace de liberté, est en voie de disparition, victime d’une « banalisation galopante ».

Aux yeux de l’essayiste, la cause est entendue, nous entrons tranquillement dans un « régime post-littéraire ». Il a peut-être raison. Même si pour quelques lecteurs, encore, « malgré tout », la littérature existe et persiste.

Extrait de « La littérature malgré tout »

« Ce n’est pas de lire qui est important, c’est ce qu’on lit. Ce n’est pas non plus la quantité d’ouvrages que vous ingurgitez ni l’étendue de vos références qui font de vous un lecteur, mais bien la manière dont vous les lisez et le soin que vous y mettez. Quant aux bienfaits de la lecture, tout le monde les connaît, y compris ceux qui ne lisent jamais. Mais il en est un qu’on oublie trop souvent : c’est que seule la lecture des bons auteurs peut, avec le temps, vous faire une « oreille » littéraire, par analogie avec ce qu’on appelle l’oreille musicale, c’est-à-dire vous donner un peu le « sens » de la littérature, la capacité de discerner ou de sentir d’emblée ce qu’est un texte, une phrase, un récit ou un poème authentique… »

La littérature malgré tout

★★★ 1/2

François Ricard, Boréal, Montréal, 2018, 208 pages