La politique physique de René Lévesque

Alain Lavigne fait ressortir un élément capital: l’admiration discrète que Bourassa éprouve pour les qualités de son adversaire.
Photo: Alain Renaud Archives Le Devoir Alain Lavigne fait ressortir un élément capital: l’admiration discrète que Bourassa éprouve pour les qualités de son adversaire.

L’actuelle campagne électorale au Québec s’inspire beaucoup du marketing politique. Nous sommes si habitués au phénomène que nous ne nous en rendons guère compte. Politologue, historien et spécialiste de la communication publique, Alain Lavigne analyse la campagne de 1970 opposant en particulier Robert Bourassa et René Lévesque. Il rappelle qu’il s’agissait de la première campagne influencée chez nous par le marketing politique d’esprit états-unien.

Le titre de son essai Bourassa et Lévesque met en évidence l’antagonisme abyssal entre les deux hommes : Marketing de raison contre marketing de passion. Diplômé en administration des affaires de l’Université Columbia, Paul Desrochers, organisateur en chef du PLQ, entend « vendre » Bourassa, résume judicieusement Lavigne, comme « le “produit” du marketing libéral ». Économiste, Bourassa adhère naturellement à l’idée. Mais ce n’est pas le cas de Lévesque, avec qui le PQ veut faire de même.

« On va passer pour des Goebbels », murmure le journaliste de métier au sens critique aiguisé, en faisant allusion au ministre hitlérien de la Propagande, lors d’une assemblée péquiste avec musique exaltante et jeux de lumière. « C’est avec de l’information qu’il faut éduquer le peuple et non avec de la propagande », juge-t-il. À l’un de ses organisateurs qui lui conseille de soigner son habillement, il réplique : « L’image n’a pas d’importance, ce sont les idées qui comptent. »

Lavigne fait ressortir un élément capital : l’admiration discrète que Bourassa éprouve pour les qualités de son adversaire : « aisance en public, expressivité, don de visionnaire », ces choses qu’il lui envie. D’ailleurs, la stratégie libérale consiste, note l’essayiste, à « ignorer le plus possible la personne même » de Lévesque, artisan de la Révolution tranquille et transfuge charismatique du PLQ. On recommande de s’en prendre à d’autres indépendantistes, comme Pierre Bourgault, plus susceptibles de choquer.

Lévesque dit : « Le nationalisme traditionnel me fait suer. » Aussi déconcerte-t-il les libéraux : « Nous parlons français. Cette “différence” vitale, nous ne pouvons pas l’abdiquer. Il y a fort longtemps que c’est devenu impossible. Cela dépasse le simple niveau des certitudes intellectuelles. C’est quelque chose de physique. » Son discours se situe à un tout autre niveau que celui de Bourassa. Lavigne le sait, mais il aurait dû insister davantage sur cette différence fondamentale qui permet seule d’accéder à la maturité politique nécessaire pour justifier le désir d’indépendance nationale. Même si Lévesque ne remportera la victoire électorale qu’en 1976, ce que le livre appelle maladroitement son « marketing de passion », son simple « Oui », transcende le moralisme petit-bourgeois qu’exprimait le slogan de Bourassa : « Québec : au travail ! »

Bourassa et Lévesque. Marketing de raison contre marketing de passion

★★★ 1/2

Alain Lavigne, Septentrion, Québec, 2018, 192 pages