«L'homme-canon»: la «fistoune» et le millionnaire

À sa manière, «L’homme-canon» forme un magma d’anecdotes et de souvenirs, parfois jetés pêle-mêle et détachés d’un récit principal qui nous fait la chronique de la rapide descente aux enfers de l’homme.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À sa manière, «L’homme-canon» forme un magma d’anecdotes et de souvenirs, parfois jetés pêle-mêle et détachés d’un récit principal qui nous fait la chronique de la rapide descente aux enfers de l’homme.

En 2015, quelques mois après avoir remporté deux millions de dollars à la loto (une chance sur 25 millions), un vendeur d’assurances de 67 ans — après s’être cassé la colonne vertébrale en ratant une marche dans le véhicule motorisé qu’il venait d’acheter — se voit diagnostiquer une encéphalite herpétique dont il va mourir six mois plus tard. Une maladie à l’incidence presque aussi rare puisqu’on ne trouve que deux cas par million d’habitants.

L’homme-canon, troisième roman de Judy Quinn après Hunter s’est laissé couler et Les mains noires, s’inspirant d’un matériau autobiographique, essaie de composer du sens à partir de ces probabilités absurdes que la vie est capable de nous réserver. La fille de ce « type hypersocial », écrivaine, raconte l’histoire de cet homme qu’elle a cru connaître, essayant tant bien que mal de faire sens de ce qui ne peut en avoir.

Personnage désinvolte depuis toujours, parfaitement fonctionnel malgré son « éthylisme chronique », Waylon, même avec ses millions, avait continué à boire de la Coors Light et à péter en public. « Il aimait se donner des airs de truand, même si, parfois, il agissait plutôt comme un directeur de prison », nous confie sa « fistoune », comme il appelait affectueusement la narratrice. Cet homme, parti trop vite, mais pas sans éclat, racontait un peu toujours ad nauseam les mêmes histoires.

Des histoires qui ont aussi le pouvoir, nous dit Judy Quinn — qui est surtout poète —, de créer des liens et de former du sens à partir de l’ordinaire et de l’improbable. À sa manière, L’homme-canon forme un magma d’anecdotes et de souvenirs, parfois jetés pêle-mêle et détachés d’un récit principal qui nous fait la chronique de la rapide descente aux enfers de l’homme.

Si l’absurdité de la mort est avérée et constante, sa probabilité demeure elle aussi plus qu’implacable. Entre l’hommage discret et les regrets, tantôt drôle ou touchant, L’homme-canon est un « roman » à l’écriture sans force qui aurait pu être l’occasion de transcender un peu cette réalité.

Extrait de «L'homme-canon»

J’ai longtemps pensé que cette tendance à raconter les mêmes histoires était un signe de dégénérescence du cerveau, même si j’ai toujours connu mon père ainsi, répétant. Maintenant, il m’arrive de faire la même chose avec mes propres enfants. Nous aimons nous remémorer ensemble des morceaux de notre passé commun. La vie nous éloigne, mais le passé nous rapproche à nouveau. Aujourd’hui, je regrette de ne pas l’avoir écouté. 

 

L’homme-canon

★★★

Judy Quinn, Leméac, Montréal, 2018, 224 pages