La lumière de Joséphine Bacon

Que ce recueil célèbre l’urbanité explique en partie que les poèmes de Joséphine Bacon aient exceptionnellement d’abord été écrits en français, bien qu’ils demeurent imprégnés de cette variation de l’innu-aimun propre au Nutshimit.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Que ce recueil célèbre l’urbanité explique en partie que les poèmes de Joséphine Bacon aient exceptionnellement d’abord été écrits en français, bien qu’ils demeurent imprégnés de cette variation de l’innu-aimun propre au Nutshimit.

Revoir la lumière / De l’automne // Je n’ai aucun secret / À garder / Au crépuscule de ma vie // Accorde-moi / Une autre saison », écrit Joséphine Bacon dans Uiesh. Quelque part. Accorde-moi une autre saison : le ton pourrait sembler implorant, mais c’est plutôt de l’humilité qu’il faudrait lire ici.

 

Un silence se dilate pendant une minute, puis deux, jusqu’au point de rupture où notre abandon au rythme singulier d’une conversation se transformerait habituellement en malaise, c’est-à-dire si nous n’étions pas en compagnie de Joséphine Bacon, avec qui le temps nécessaire au choix du mot juste exclut toute possible impatience.

En agitant les doigts, et en remuant les lèvres, la poète s’échine doucement à trouver l’image lui permettant de décrire en français, sa deuxième langue, cette lumière de novembre jaillissant du texte reproduit au début de cet article — sa lumière préférée. Et c’est un peu comme si, pendant un instant, la dame de 71 ans adaptait sous nos yeux un poème, comme elle adapte de l’innu au français, ou du français à l’innu, les poèmes de ses livres toujours bilingues.

« J’ai dans ma tête les mots en innu, mais comment je dirais ça pour que tu comprennes ? » murmure celle avec qui vous êtes à la fois hors du temps et profondément plantés dans l’instant présent. « Juste avant la brunante, en novembre, c’est comme si la lumière t’offrait le souvenir de sa luminosité. »


Joséphine Bacon rend hommage à la terre de ses ancêtres et à Montréal
 

Entre Nutshimit et Montréal

« Innue de Betsiamites », répète chacune de ses notices biographiques, bien que Joséphine Bacon habite la métropole depuis bientôt 50 ans. Sa première visite ? C’était pendant Expo 67 : une amie leur avait déniché des emplois de gardienne d’enfants chez des familles forcément friquées. Elle quitte le Bureau des affaires autochtones, où elle poursuit sa formation de secrétaire entamée à Québec, en novembre 1968, direction Montréal. Elle y vivra d’expédients jusqu’en 1972, alors qu’elle entreprend son travail d’interprète auprès d’anthropologues et d’ethnologues importants (José Mailhot, Rémi Savard, Sylvie Vincent).

Une vie de constants allers-retours — réels et imaginaires — s’amorce entre la métropole et Nutshimit, cette vaste « terre des ancêtres » où, pour subvenir à leurs besoins, les Innus ont marché « aussi loin que les animaux qui nous nourrissaient, nous soignaient et nous habillaient », un humus dans lequel l’écrivaine et réalisatrice puise plusieurs de ses poèmes.

Grâce à ses pauses alanguies au parc Molson, et à ses déambulations dans le quartier Rosemont, Uiesh. Quelque part, son quatrième livre, témoigne parfois — c’est nouveau ! — d’un désir de rendre hommage à Montréal.

« Oui, parce que c’est ici que j’ai appris ma culture », dit-elle, bien consciente de ce puissant paradoxe. « C’est là-bas, sur le territoire, que j’ai posé aux aînés toutes les questions que j’avais besoin de poser pour savoir qui j’étais, mais c’est ici, en transcrivant et en traduisant les aînés que j’enregistrais avec Sylvie Vincent, que je suis devenue l’Indienne que je dois être. »

Que ce recueil célèbre l’urbanité explique en partie que ses poèmes aient exceptionnellement d’abord été écrits en français, bien qu’ils demeurent imprégnés de cette variation de l’innu-aimun propre au Nutshimit. Quelle est la différence entre cette langue enracinée dans les vastes espaces de la nature et celle du quotidien de son enfance encabanée ?

« La langue des chasseurs et des nomades n’est pas la même que celle dans les villages, tout simplement parce que l’environnement n’est pas le même. L’innu du Nutshimit, c’est une langue de rivières, de caribous, de montagnes, de lichen et de mousse. » De 5 à 19 ans, Joséphine Bacon connaît le confinement des pensionnats, alors qu’elle aurait dû goûter à la tradition et arpenter le bois avec sa communauté.

« Quand j’ai commencé à travailler avec Mailhot et Vincent, il y avait plein de mots dans les récits des aînés que je ne comprenais pas parce que je n’avais pas vécu le Nutshimit. La langue sédentaire, elle, n’a pas d’horizon. T’as un mur devant toi et tu ne vis pas de la même façon que lorsque le vent et le silence te parlent, ou que lorsque tu te trouves dans la toundra devant un horizon infini. C’est là que t’es conscient de l’immensité de la terre et de l’immensité qu’elle peut t’offrir si tu la respectes. »

Poète de l’émergence

« Je suis dans l’émergence », lance à la blague Joséphine Bacon, ce qui n’est pas complètement faux. En 2008, la poète Laure Morali jumelle des auteurs québécois et des Premières Nations dans le cadre de son projet Aimititau ! Parlons-nous ! (qui deviendra un livre publié à Mémoire d’encrier). Aux lettres versifiées que lui fait parvenir José Acquelin, sa correspondante innue répond en vers et donne ainsi naissance, sans préméditation, à ses premiers poèmes à vie, dans lesquels résonne déjà la voix des aînés.

« Aujourd’hui, je continue la tradition orale, et quand tu transmets ce que les vieux t’ont donné, c’est que tu es devenue toi aussi une aînée, une vieille », observe en éclatant de son rire mythique celle qui pose sur notre monde son regard vif et une canne fleurie.

« Le fait que son oeuvre permette à la tradition orale innue de se prolonger dans l’écrit poétique libère la jeune poésie autochtone », souligne Jean-François Létourneau, auteur de l’essai Le territoire dans les veines et spécialiste des littératures des Premières Nations. « Puisque Joséphine Bacon s’occupe de cette transmission-là, la jeune génération peut aller explorer d’autres lieux, d’autres façons de voir le monde. Marie-Andrée Gill, par exemple, est une héritière de Joséphine, même si son écriture, formellement, est loin de la sienne. »

Les textes de Joséphine Bacon se tiennent par ailleurs sagement à distance de l’indignation embrasant (pour des raisons évidentes) une bonne partie de la jeune poésie autochtone, dont celle de son amie Natasha Kanapé Fontaine.

« Joséphine, je sais qu’elle partage mes colères », confie sa jeune amie entre deux tournages. « Sauf qu’elle décide plutôt de prendre la voix de celle qui guide, de celle qui tend la main, de celle qui transmet la philosophie des ancêtres. »

Réflexion de la principale intéressée au sujet de sa révolte généralement silencieuse : « Il y a beaucoup de raisons d’être en colère, mais c’est ben plus le fun de rire. Il y a des choses qui me rendent furieuse, mais je préfère les écrire plutôt que de les crier. Tu ne peux pas passer ta vie fâchée, sinon tu te prives de tellement de beaux instants. »

Jusqu’à quel âge entend-elle vivre ? demande-t-on à Joséphine Bacon. Elle offre en guise de réponse une anecdote qui, à l’instar de sa poésie, camoufle derrière sa fausse banalité toute une éthique de vie.

« Jusqu’à quel âge je vais vivre ? Je ne sais pas. Je ne me pose pas la question. Demain, on verra. Les Innus sont comme ça. Je me souviens d’une amie qui était allée s’acheter une paire de bottes à 50 % de rabais en février pour l’hiver suivant. Elle les avait montrées à sa mère qui avait regardé les bottes, puis lui avait dit : “T’es vraiment chanceuse d’être à ce point sûre que tu vas avoir la chance de vivre un autre hiver.” »

Poème extrait de «Uiesh»

Je n’en veux pas à la vie

De vieillir

Je ne connais pas

L’heure de mon départ

Il y a des matins

J’ai la nostalgie des rêves

Que je n’ai pas rêvés

Joséphine Bacon, Mémoire d’encrier, Montréal, 2018, 126 pages