«J'ai couru vers le Nil»: le miroir égyptien d’Alaa El Aswany

Alaa El Aswany assemble ici une mosaïque de personnages dont les destins s’entrecroisent du début à la fin des événements de la place Tahrir: militaires, représentants des médias, autorités religieuses, gens du peuple ou étudiants.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Alaa El Aswany assemble ici une mosaïque de personnages dont les destins s’entrecroisent du début à la fin des événements de la place Tahrir: militaires, représentants des médias, autorités religieuses, gens du peuple ou étudiants.

Le 25 janvier 2011, place Tahrir au Caire, rappelons-nous, des milliers d’Égyptiens manifestaient pour réclamer le départ du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 30 ans. Mais sept ans après les événements de la place Tahrir, qui ont conduit au départ de Moubarak et fait 850 morts au cours de heurts avec les forces de l’ordre, un régime autoritaire en a remplacé un autre.

Alaa El Aswany nous livre aujourd’hui, sous forme de roman, sa propre vision d’un événement qui aurait pu servir d’électrochoc. L’écrivain, qui est aujourd’hui encore dentiste au Caire, s’était fait largement connaître en 2006 avec L’immeuble Yacoubian (Actes Sud), adapté au cinéma et traduit en plus d’une trentaine de langues, où il se livrait à un vaste portrait de société à travers la vie des habitants d’un immeuble décati du centre-ville du Caire.

J’ai couru vers le Nil nous plonge dans un autre magma, celui de la révolution avortée de 2011. Un roman sur lequel brille la lumière crue des faits, dans la foulée d’événements aussi disgracieux et révoltants.

Tout en faisant le portrait peu flatteur d’une société corrompue jusqu’à la moelle, l’auteur d’Automobile Club d’Égypte (Actes Sud, 2014) assemble dans son nouveau roman une mosaïque de personnages dont les destins s’entrecroisent du début à la fin des événements de la place Tahrir : militaires, représentants des médias, autorités religieuses, gens du peuple ou étudiants.

On y rencontre le richissime général Alouani, chef de la sécurité du régime du président Moubarak, haut gradé d’une invisible « Organisation » qui tire les ficelles du pouvoir. Et sa fille Dania, étudiante en médecine, qui va tomber amoureuse d’un collègue étudiant d’origine modeste en soignant les blessés des manifestations.

Il y a aussi Achraf, acteur sans rôles et homme malheureux en mariage, issu d’une riche famille copte, qui va décider de vivre plus librement sa relation amoureuse avec une jeune employée domestique et ouvrira sa porte aux manifestants. Asma, une enseignante d’anglais droite et idéaliste, tombera amoureuse d’un ingénieur aux sympathies socialistes qui lutte contre la corruption. Une présentatrice de télé vénale trace son chemin vers le pouvoir. Un prédicateur influent, « qui réduit l’islam au voile, à la prière et au jeûne », offre un alibi aux hypocrites de tout poil.

Pour les uns, c’est une question de liberté, de démocratie et de morale. Pour les autres, les manifestations ne sont rien d’autre qu’un « complot maçonnique », orchestré par Israël et les États-Unis.

Depuis 2014 (époque qui coïncide avec l’accession d’Al-Sissi à la présidence), l’écrivain, célèbre dans son pays, est interdit de télévision et de toute collaboration dans la presse égyptienne. Sans surprise, le roman est interdit de publication en Égypte comme dans la plupart des pays du monde arabe — sauf au Liban, où il a été publié, au Maroc et en Tunisie.

Sans fléchir, El Aswany y pourfend de façon implacable la tartufferie qui gangrène la société égyptienne, où les mensonges tiennent lieu de réalité et où « l’injustice est la règle » — « Une république comme si » est d’ailleurs le titre original du livre. Il y examine l’âme d’un peuple à la fois victime et complice de cette servitude volontaire décrite par La Boétie, qui n’arrivait pas à comprendre, au XVIe siècle déjà, « que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ». Une sorte de miroir tendu vers l’Égypte.

Engagements exemplaires, lâchetés ordinaires, ignorance repue. Des frustrations face à l’injustice et à la corruption qui gangrènent la société égyptienne jusqu’au désespoir final, en passant par les manifestations de la place Tahrir et la répression sanglante : J’ai couru vers le Nil est le roman d’« une révolution dont personne ne voulait et dont personne n’avait besoin », résumera par dépit l’un des personnages. « Notre grande révolution était un sursaut, une belle fleur née toute seule dans un marécage. »

Mais c’est surtout un roman qui grouille de vie, dans lequel l’écrivain a su habilement filer un certain suspense. Cela même si, histoire récente oblige, on en connaît d’avance l’issue. Il y compose surtout un hommage vibrant à la jeunesse, à sa ferveur et à son courage.

Si le discours et la satire ne sont jamais loin sous sa plume, Alaa El Aswany, on le sent, ne maquille rien, n’embellit rien, exagère à faible dose. Son roman est d’une triste réalité.

Extrait de «J’ai couru vers le Nil»

« La plus grande partie des Égyptiens est satisfaite de la répression. Ils acceptent la corruption et y participent. S’il y en a qui ont détesté la révolution depuis le début, c’est parce qu’elle les mettait dans l’embarras. Ils ont commencé par détester la révolution et ensuite les médias leur ont donné des raisons de la détester. Les Égyptiens vivent dans « une république comme si ». Ils vivent au milieu d’un ensemble de mensonges qui tiennent lieu de réalité. Ils pratiquent la religion d’une façon rituelle et semblent pieux alors qu’en vérité ils sont complètement corrompus. »

J’ai couru vers le Nil

★★★ 1/2

Alaa El Aswany, traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, Arles, 2018, 432 pages