«La maison Golden»: pendant que la maison brûle

Le livre de Rushdie oscille entre le roman et l’essai, tant il bouillonne d’érudition, livresque ou cinématographique.
Photo: Carsten Bundgaart Associated Press Le livre de Rushdie oscille entre le roman et l’essai, tant il bouillonne d’érudition, livresque ou cinématographique.

Salman Rushdie a l’expérience de l’exil, de ce mur patient qu’un immigrant peut ériger autour de lui pour se protéger de — ou pour oublier — son passé. Et c’est entièrement sur cet échafaudage fragile, plein de failles, qu’est construit son dernier roman. Ce mur, c’est celui qui entoure la maison Golden, qui donne son titre au roman, résidence cossue de New York sise dans des jardins où gravite le narrateur.

La maison est fondée par Néron Golden, de son faux nom, qui s’installe à New York avec ses trois fils, en provenance d’une ville inconnue d’un pays inconnu, qui se dévoile ensuite comme étant Bombay, en Inde.

Golden, c’est un nom forgé de toutes pièces, comme par ailleurs les prénoms du père et des trois fils, empruntés de l’Empire romain. Fait symbolique, Néron Golden arrive à New York le jour de l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis. Mais déjà se profile à l’horizon l’émergence du Joker aux cheveux verts, qui convoite lui aussi la présidence. Dans la « bulle » du Joker, écrit Rushdie, « le changement climatique n’existait pas », « les déportations de masse seraient une bonne chose », « le savoir était l’ignorance », puis « la perruque ébouriffée devenait couronne et le bouffon devenait roi ».

Tout en digressions

Mais revenons aux Golden, puisque Rushdie offre ici un roman tout en digressions. Le narrateur, un certain René Unterlinden, l’admet lui-même : « Oui, d’habitude, je cache mes sentiments. Je les tiens enfermés ou alors je les sublime à travers des références au cinéma », écrit-il.

Ce René, apprenti cinéaste en mal de scénario, trouve chez les Golden le sujet de sa prochaine oeuvre. À partir de ce moment, Rushdie alternera les plans de cinéma projetés par René et la narration de ce dernier. D’un bout à l’autre du roman, on ne saura donc jamais tout à fait si on est dans la réalité (du narrateur) ou dans sa fiction, un peu comme si les personnages, comme l’évoque d’ailleurs Rushdie, sautaient hors de l’écran pour se fondre au vrai monde.

Tels les héros d’une tragédie grecque, les membres de la famille subissent les foudres du destin les uns après les autres : trahison, adultère, mensonges, meurtre, suicide, assassinats, incendies. Mais c’est aussi de la farce que relève ce roman, une farce aux accents cyniques qui suit les rebondissements de l’époque dans toute leur absurdité. Une farce où brûlent simultanément l’argent, le sexe, la violence, aux côtés de l’art et de l’amour. Les questions des transgenres et du queer sont aussi abordées à travers le personnage de Dionysos Golden, hésitant entre l’identité féminine et masculine.

Le livre lui-même de Rushdie oscille entre le roman et l’essai, tant il bouillonne d’érudition, qu’elle soit livresque ou cinématographique. Ces références constantes, de la mythologie grecque et romaine aux meilleurs films d’Hitchcock, placent finalement le lecteur dans la position de celui qui se renseigne et se divertit, en regardant, comme un voyeur, la maison, ou le pays, brûler.

La maison Golden

★★★★

Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Actes Sud, Paris, 2017, 416 pages