Tomber dans le (beau) piège de la poésie

Avec «Comment nous sommes nés», Carole David dresse «les portraits d’enfants réels ou allégoriques qui disparaissent sous nos yeux», comme autant de mises à mort de l’innocence qui survivait jusque-là en nous.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec «Comment nous sommes nés», Carole David dresse «les portraits d’enfants réels ou allégoriques qui disparaissent sous nos yeux», comme autant de mises à mort de l’innocence qui survivait jusque-là en nous.

L’aphorisme appartient à Gilles Vigneault, plus précisément au nouveau recueil du barde national, Le chemin montant (Boréal, le 23 octobre). « Écrire c’est un peu l’impression d’avancer / Comme un renard qui va, mais sans souci du piège », observe le presque nonagénaire entre les pages de ce livre répondant, dit-on, à un certain classicisme (le contraire, de sa part, aurait été aussi étonnant qu’un disque électro).

Lire, cet automne, ce sera aussi un peu l’impression de devoir avancer sans se soucier du piège du butinage qui nous guette, et auquel nous contraignent ces rentrées littéraires ressemblant à un trop généreux déchargement de marchandises. Le monde manque de poésie, répète-t-on, et, pourtant, l’automne en offrira à foison.

Il faudra donc prendre notre temps, et nous le prendrons très certainement, d’abord en compagnie de Carole David. L’auteure de Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles sait dire tout un monde en ne décrivant qu’un personnage et dresse, avec Comment nous sommes nés (Les Herbes rouges, 16 octobre), « les portraits d’enfants réels ou allégoriques qui disparaissent sous nos yeux », comme autant de mises à mort de l’innocence qui survivait jusque-là en nous.

L’influent petit éditeur Les Herbes rouges célèbre d’ailleurs cette saison le 50e anniversaire de la défunte revue du même nom, fondée en octobre 1968 par les frères Marcel et François Hébert. Roxane Desjardins et Jean-Simon DesRochers auraient traversé l’ensemble d’un catalogue où logent les oeuvres de Josée Yvon, de Denis Vanier, d’Huguette Gaulin et de Benoit Jutras afin d’en extraire une anthologie, La poésie des Herbes rouges (le 18 septembre), quelque chose comme une histoire alternative de la littérature québécoise telle qu’incarnée par certaines de ses voix les plus lucides et indomptables.

Une quinzaine d’auteurs de la maison seront aussi réunis sur scène à l’occasion du très événementiel spectacle La volière est un oiseau de milliards de têtes, le 26 septembre, au Festival international de la littérature (FIL).

Dans son roman Marée montante (Alto, 2017), Charles Quimper racontait du point de vue d’un père aux abois l’insupportable disparition de l’enfant en bas âge. « Son corps repose dans une chambre / d’où je ne suis jamais sorti vivant », écrit-il aujourd’hui dans Tout explose (Le Lézard amoureux, en septembre), livre dédié à la mémoire de son paternel, dans lequel l’amour devient rempart face à la folie du conformisme.

L’absence du père

Il est également question de l’absence du père dans La rumeur des lilas (Del Busso, le 10 octobre), recueil de Stéphanie Roussel adressé à ceux qui, comme elle, « préfère[nt] l’amnésie / à la lenteur de guérir ».

Un parti pris qui se défend face aux imbuvables tenants de la résilience à tout prix, mais qui perd de son charme à mesure que la détestation de soi et les choix peu judicieux qu’elle entraîne font place à la lumière.

Après avoir publié Jean-Christophe Réhel et Catherine Cormier-Larose, Del Busso éditeur rappelle avec ce premier titre d’une figure majeure du microcosme des micros ouverts que son équipe compte sur un recruteur clairvoyant.

Tenterait-il de faire compétition à Simon Boulerice, que l’on ne peut désormais plus séparer de l’adjectif « prolifique » ? Ce même Jean-Christophe Réhel entend, en tout cas, ajouter une troisième (!) parution à son année 2018, après La fatigue des fruits (L’Oie de Cravan), dont nous nous remettons à peine, et Ce qu’on respire sur Tatouine, son premier roman prévu pour ce mois-ci. Il renoue avec son sens de la formule suavement intrigante dans La douleur du verre d’eau (L’Écrou, en octobre).

La poésie du corps et de la peau

On n’en finit jamais avec son corps. La preuve : après avoir dirigé le collectif Corps (Triptyque, 2018), Chloé Savoie-Bernard continue de vitupérer les contraintes imposées à celui des femmes dans Fastes (l’Hexagone, le 19 septembre). L’intime ne pourrait être plus politique que lorsque l’auteure du recueil de nouvelles Des femmes savantes pousse la violence des injonctions contradictoires qui pleuvent sur la tête de la moitié de l’humanité jusque dans leurs plus sinistres (et dystopiques !) conclusions.

La peau comme siège d’une identité à laquelle on ne peut échapper, même quand son histoire nous échappe ?

Dans Métissée (Mémoire d’encrier, le 26 septembre), la psychiatre et auteure de l’essai Soigner, aimer Ouanessa Younsi « cherche sa famille inconnue côté basané du monde » et tente de combler les espaces blancs d’un arbre généalogique lesté de nombreux silences. Ça sert entre autres à ça, oui, la poésie.

Les objets de Charles Sagalane

Deux pages pour dépeindre le fatras d’un « vieux garage à ski-doos » ? Vous aurez reconnu Charles Sagalane qui, dans 96 bric-à-brac autour du lac (La Peuplade, le 18 septembre), élabore son autoportrait en inventoriant les objets qui ont traversé son existence (globe terrestre, frigo, marteau, alouette). Animé par le même désir d’épuiser un sujet que dans ses précédents projets obsédés par les saveurs et les costumes, le ramasseux autoproclamé entasse prose, vers, onomatopées, jeux typographiques, satire sociale, gros bon sens, érudition et jasage entre les pages d’un livre que l’on qualifiera bienveillamment de maudite belle patente à gosse.