Des dérives scrutées à la loupe

Le très aimé anthropologue Serge Bouchard dresse un portrait de l’époque à travers ses chroniques dans «L’œuvre du Grand Lièvre filou».
Photo: Photos Pedro Ruiz Le Devoir Le très aimé anthropologue Serge Bouchard dresse un portrait de l’époque à travers ses chroniques dans «L’œuvre du Grand Lièvre filou».

Vues depuis la fin du siècle dernier, les années 2000 laissaient présager un avenir radieux avec plus de liberté, plus d’ouverture, plus de technologie, d’interconnexions, de savoir qui allaient rendre l’humanité plus collaborative, plus éclairée, plus paisible et forcément, avec tout ça, meilleure.

Or, l’époque donnerait à voir chaque jour des signes préoccupants. Signes que décryptent une poignée de philosophes, de sociologues, de politicologues et d’anthropologues dans l’attendu Liberté surveillée. Quelques essais sur la parole à l’intérieur et à l’extérieur du cadre académique (Leméac, en septembre).

L’ouvrage est dirigé par Normand Baillargeon. Il rassemble entre autres les plumes de Jocelyn Maclure, Michèle Sirois, Rhéa Jean, Diane Guilbault ou encore Pierre Trudel, professeur et chroniqueur au Devoir, autour des questions de censure, d’autocensure — dans les univers numériques comme dans les « lieux sanctuaires de la liberté » que sont les universités — et de privatisation des balises de la liberté d’expression.

La peur de nommer, la peur d’offusquer, d’offenser, la peur de ne pas être conforme donnent aujourd’hui des aspects plutôt inédits aux débats publics et à la conversation démocratique, constatent plusieurs auteurs, la faute en partie aux émotions qui occupent aujourd’hui une très grande place dans l’espace social. Où cela nous conduit-il ? C’est ce que demande Anne-Cécile Robert dans La stratégie de l’émotion (Lux, le 20 septembre), un bref essai qui trouve ses racines dans un texte qu’elle a publié dans Le Monde diplomatique en février 2016. Selon elle, l’envahissement de l’émotion qui remplace aujourd’hui l’analyse fait « régresser la société sous nos yeux et transforme des humains maltraités par la société en bourreaux d’eux-mêmes ».

La faute à qui ? À la facilité de décrypter le réel par l’émotion, mais aussi à Facebook en particulier, pourrait-on découvrir à la lecture de Facebook. La manipulation de la liste (Liber, en octobre), de Rémi Guertin. Dans ce court essai, le géographe propose une autopsie des lieux, mais aussi une mise à nu de la logique dans laquelle cet espace privatif qui s’est emparé de la socialisation du monde pour en faire commerce peut aussi nous enfermer.

Le monde et ses images

Images et émotions font bon ménage. Et c’est aussi par ce prisme de la représentation picturale du monde qu’il est possible de saisir cette dérive contemporaine. Par la bande, deux essais pourraient apporter d’ailleurs de l’eau à ce moulin. Mythologies postphotographiques (PUM, en librairie), de Servanne Monjour, est du nombre. Il propose par l’analyse de la pratique photographique contemporaine et des discours, surtout littéraires, sur l’image de mesurer la distance entre le numérique et l’argentique pour mieux voir ce que la révolution nous a fait gagner ou perdre.

Avec un pas de côté, l’essai Magritte. Perspectives nouvelles, nouveaux regards (Nota Bene, en librairie) pourrait, à sa manière, orienter lui aussi l’éclairage sur les mutations en cours. Sous la direction de Louis Hébert, Pascal Michelucci et Éric Trudel, l’ouvrage collectif sonde en effet la complexité du peintre surréaliste belge dont l’œuvre s’est sans relâche accrochée au sens des mots en contexte d’image pour saisir autrement le sens des images elles-mêmes.

 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Avec «Médecin de rue», Jean Robert, spécialiste en santé communautaire, s’en prend à l’appauvrissement de cette branche de notre système.

À trop chercher à suivre la vie intime des autres par l’entremise des écrans, l’humanité serait en train de se perdre, et c’est peut-être pour nous aider à redonner de la hauteur et de la densité à la curiosité que plusieurs essais proposent cet automne une série de grandes rencontres et de grands portraits. Un portrait de notre temps, pour commencer, par les chroniques de l’anthropologue Serge Bouchard rassemblées dans L’œuvre du Grand Lièvre filou (Éditions Multimondes, le 10 octobre). Le livre témoigne autant de son admiration pour des humains qui se démènent pour survivre que de son indignation devant la bêtise qu’ils peuvent collectivement faire naître.

Il va y avoir aussi le portrait d’un monstre : Gould le magnifique (Varia, en octobre), essai signé par le journaliste anglophone Peter Goddard, chroniqueur au Toronto Star, qui attrape ici le mythique pianiste canadien par la musique classique qu’il a fait rayonner et par le contexte social qui lui a permis de marquer l’histoire culturelle du pays.

Sur la scène internationale, c’est un portrait des hijras, une communauté transgenre de l’Asie du Sud, que propose Mathieu Boisvert. Il les a rencontrés et il les dévoile dans leur intimité dans Les hijras (PUM, en librairie).

En quête d’inspiration subversive ? C’est sans doute dans les textes choisis de la terroriste Ulrike Meinhof, au sein de la bande à Baader dans les années 1960, que le lecteur pourrait la trouver. L’objet sulfureux s’intitule Tout le monde parle de la pluie et du beau temps. Pas nous (Éditions du Remue-Ménage, le 13 novembre). Pour un peu plus de calme, c’est vers le portrait de la Grande Bibliothèque de Montréal que Gilbert Turp dresse, dans La Grande Baie (Les Éditions du Passage, le 3 octobre), avec la complicité de l’artiste Caroline Boileau, qu’il va falloir se tourner.

Côté grandes rencontres, l’univers des essais ne va pas manquer de propositions cet automne, avec cette approche critique de son œuvre pour saluer Le centenaire d’Anne Hébert (PUM, le 10 septembre), ouvrage collectif dirigé par Nathalie Watteyne.

Dans une autre sphère, c’est Pierre Vallières, auteur du livre Nègres blancs d’Amérique, qui va se rappeler au bon souvenir du présent dans une biographie signée par Daniel Samson-LegaultPierre Vallières (1938-1998) (Québec Amérique, le 31 octobre), mais aussi Montcalm général américain (Boréal, le 16 octobre), dont Dave Noël, journaliste à la recherche au Devoir et spécialiste des conflits coloniaux du XVIIIe siècle, dresse un portrait inédit, qui, dit-on, pourrait marquer l’historiographie de cette époque.

À ne pas manquer

Sortir de la prostitution, de Rose Dufour

Cette anthropologue a fait sortir beaucoup de femmes de la prostitution. Ce livre fait le bilan et analyse ce vaste projet social. (Del Busso, en librairie)

Trente, de Marie Darsigny

Le récit d’une femme de 29 ans qui est persuadée depuis toujours que la mort l’attend à 30 ans. (Éditions du Remue-Ménage, le 18 septembre)

Alliances. Penser et repenser les relations entre Autochtones et non-Autochtones, sous la direction de Lynne Davis

Un livre qui rend compte des rapprochements fertiles entre deux composantes essentielles du pays. (PUM, en septembre)

Le cerveau et la musique, de Michel Rochon

Le cerveau musical est ici décrypté par le journaliste scientifique en passant par les dernières découvertes sur le sujet. (Éditions Multimonde, le 19 septembre)

À propos du style de Genette, de David Turgeon

L’essai théorique est-il l’avenir de la littérature, se demande le romancier . (Le Quartanier, le 25 septembre)

Et si le Québec avait dit oui ?, de Normand Cazelais, Fides

L’auteur revisite l’histoire récente, ses espoirs et ses grandes déceptions. (Fides, le 5 septembre)

Lac-Mégantic, 6 juillet 2013. Mémoire d’une mairesse, de Denis-Martin Chabot, Éditions de l’Homme

Portrait de Colette Roy-Laroche, qui a fait face à la pire catastrophe ferroviaire que le Québec ait connue. (Éditions de l’Homme, en octobre)

La maison mère, d’Alexandre Soublière

Le romancier se fait essayiste pour comprendre ce qu’il reste du Canadien français dans le Québécois. (Boréal, le 10 octobre)

Le meilleur des hommes. L’histoire de Guy Biéler, le plus grand espion canadien, de Guy Gendron

Normal qu’il soit resté dans l’ombre. Avec un ton personnel, le journaliste rappelle au souvenir du présent ce commandant qui a marqué la Seconde Guerre mondiale. (Québec Amérique,

Le pays qui ne se fait pas. Correspondance 1983-2006, d’Hélène Pelletier-Baillargeon et Pierre Vadeboncœur

Deux intellectuels importants du mouvement indépendantiste se dévoilent dans des échanges épistolaires jusque-là restés secrets. (Boréal, le 10 octobre)

Une pipée d’opium pour les enfants, de Fred Dubé

« Au Québec, écrit l’humoriste, on n’est pas un vrai écrivain tant qu’on n’a pas fait la split à la radio d’État sous les rires de la Staline de la culture. » Le ton est donné. (Lux, 1er novembre)

La densité des mots sur la campagne

Cet automne, une belle poignée d’essais va sans doute s’inviter dans la campagne électorale. La preuve en cinq ouvrages.

Corruption, collusion, absolution. Quand Jean Charest tenait le volant, de Pierre Godin. Voilà un ouvrage pamphlétaire qui annonce ses couleurs : « un portrait sans concession de l’ère libérale et de ses acteurs » qui décortique et expose « une gouvernance minée par la corruption érigée en système ». (Leméac, en septembre)

Détournement d’État, de Julia Posca et Guillaume Hébert. En revenant sur le parcours de plusieurs figures du règne libéral, dont Jean Charest, Tony Tomassi, Philippe Couillard ou Nathalie Normandeau, le duo remonte le fil d’une révolution néolibérale qui a frappé le Québec au point d’en faire vivre les grandes valeurs comme une fatalité partagée par presque tous les partis politiques. (Lux, en librairie)

La régression tranquille du Québec (1980-2018), de Rodrigue Tremblay. Signé par l’ancien ministre de l’Industrie et du Commerce sous René Lévesque, l’essai s’intéresse aux erreurs du passé et aux défis qu’elles induisent aujourd’hui dans un Québec en quête de changement. (Fides, en septembre)

Médecin de rue, de Jean Robert. Un livre coup-de-poing d’un spécialiste en santé communautaire qui dénonce l’appauvrissement de ce réseau de santé très particulier qui vient en aide aux plus démunis. (XYZ, en librairie)

La déferlante #MoiAussi. Quand la honte change de camp, de Brigitte Paquette. La violence masculine dans les sociétés a été spectaculairement sortie de l’ombre dans les dernières années. L’auteure met la chose en lumière pour en comprendre les transformations profondes que la libération de la parole des femmes pourrait engendrer. (M éditeur, en octobre)