Des femmes à l’avant-garde des idées

Dans «Les femmes et le pouvoir», l’historienne britannique Mary Beard insère les femmes au cœur de l’évolution.
Photo: Alastair Grant Associated Press Dans «Les femmes et le pouvoir», l’historienne britannique Mary Beard insère les femmes au cœur de l’évolution.

Lancé aux États-Unis en octobre 2017 par l’affaire Harvey Weinstein, du nom du producteur de cinéma qui s’est servi de son prestige pour devenir le prédateur sexuel de tant de femmes, le mouvement #MeToo a fait le tour de la planète. Inspiré par cet élan spontané contre le machisme qui transforme la séduction en domination, l’ouvrage collectif Les nouveaux combats des femmes (Philippe Rey, le 6 novembre) soutient que la liberté mutuelle des désirs et la réciprocité amoureuse trouvent leur sens dans l’égalité des êtres humains.

Le livre, où, parmi les collaborateurs féminins et masculins, figurent les Françaises Marie Darrieussecq et Lola Lafon, suppose que l’enjeu dépasse de beaucoup une stérile guerre des genres pour atteindre une dimension universelle. L’historienne britannique Mary Beard, dans Les femmes et le pouvoir (Perrin, le 6 octobre), présenté comme « un manifeste », et la jeune philosophe française Manon Garcia, dans On ne naît pas soumise, on le devient (Climats, le 3 octobre), insèrent aussi les femmes au coeur de l’évolution.

Les luttes d’aujourd’hui réinventent le féminisme au point de le placer à l’avant-garde de la critique sociale. Pas étonnant qu’une femme, l’intellectuelle française Myriam Revault d’Allonnes, s’en prenne, dans La faiblesse du vrai (Seuil, le 20 novembre), à la notion polémique de « fake news », c’est-à-dire de « post-vérité », arme que le président américain, Donald Trump, brandit contre un grand nombre de médias pour brouiller la vérité en compromettant la recherche progressiste autant de l’égalité que de la convergence entre êtres humains.

La notion d’identité

Compatriote de la chercheuse, la sociologue Nathalie Heinich tente, dans Ce que n’est pas l’identité (Gallimard, en novembre), de débroussailler, pour y voir plus clair, la notion d’identité, si chère à la droite, comme l’étaient jadis les mots « nation » et même « race ». Toujours en France, L’étranger qui vient (Seuil), de l’anthropologue Michel Agier, et l’ouvrage collectif Le retour des populismes (La Découverte, le 30 septembre), dirigé par le politologue Bertrand Badie et le journaliste Dominique Vidal, élaborent également une réflexion critique sur la question.

À ceux qui définissent l’identité occidentale par la démocratie et les droits de la personne, Jean Birnbaum, directeur du Monde des livres, répond, dans La religion des faibles (Seuil, le 30 octobre), qu’il faut repenser cette vision afin de prendre en compte un phénomène religieux comme le djihadisme, qui défie notre prétention à l’universalité. Quant au géographe Christophe Guilluy, il analyse, dans No Society (Flammarion, le 3 octobre), « la fin de la classe moyenne » en Occident et l’atomisation sociale prédite, dès 1987, par la conservatrice Margaret Thatcher.

Photo: Philippe Matsas Flammarion Le géographe Christophe Guilluy analyse, dans «No Society», la fin de la classe moyenne en Occident.

Les faiblesses et même le vieillissement moral des sociétés occidentales nous feraient douter que leurs valeurs identitaires puissent remédier aux problèmes du reste de la planète, parfois jugé barbare. Voilà du moins ce à quoi l’historienne américaine Joan Scott nous invite à penser en publiant son essai provocateur La religion de la laïcité (Climats, le 19 septembre). Elle essaie de montrer que la laïcité, loin d’être un fait, constitue un discours politique intéressé dont le sens fluctue selon les époques et les peuples.

De manière beaucoup plus frondeuse, Adam Tooze, spécialiste de l’histoire économique à Yale, explique « comment une décennie de crise financière a changé le monde » dans Crashed (Les Belles Lettres, le 13 novembre). Selon lui, depuis dix ans, le krach de 2008 a remis en cause la démocratie capitaliste : chaos en Grèce, Brexit et avènement de Trump. Dans une veine semblable, Comment notre monde est devenu cheap ? (Flammarion, le 5 septembre), de l’économiste Raj Patel et l’écologiste Jason W. Moore, prévoit la fin de la planète.

Le progrès des communications refléterait ces menaces. Dans Mark Zuckerberg. La biographie (La Martinière, le 13 novembre), l’essayiste et journaliste Daniel Ichbiah se demande si l’inventeur de Facebook ne serait pas le Dr Frankenstein du XXIe siècle, victime de sa propre création à la suite du scandale de l’utilisation par Cambridge Analytica à des fins électoralistes de données personnelles issues du réseau social dont l’homme d’affaires est le père.

Après la littérature (PUF, le 25 septembre), de Johan Faerber, tente de nous rassurer devant l’éclatement de la diffusion traditionnelle du savoir et de la culture. L’auteur pense que la littérature, critique la plus profonde de la société, reste, dans sa beauté questionneuse, la solution politique au désarroi de notre temps.

Les dérives du capitalisme

L’anthropologue et économiste américain David Graeber, figure d’Occupy Wall Street évincée de Yale, mais accueillie par-delà l’Atlantique à la London School of Economics, décrit les emplois vides de sens que le capitalisme destine de plus en plus aux jeunes travailleurs. Son essai Jobs à la con (Les liens qui libèrent, le 9 octobre) semble aussi provocateur que prometteur. L’économiste britannique John M. Keynes n’envisagea-t-il pas, dès 1930, la réduction future du travail grâce à l’évolution de la technologie ?