Qu’ils sont beaux, les monstres

Planche tirée de «Moi, ce que j'aime c'est les monstres» de la bédéiste Emil Ferris
Photo: Éditions Alto Planche tirée de «Moi, ce que j'aime c'est les monstres» de la bédéiste Emil Ferris

Emil Ferris a passé des années à dessiner, un trait de stylo Bic après l’autre, les personnages tordus, reclus, bizarres ou tourmentés qui évoluent dans son impressionnant roman graphique Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, dont le premier tome est enfin offert chez nous en français. Oeuvre monstre, chemin de rémission pour son auteure, cette fable vient dédramatiser la différence.

« Enfant, ça me semblait mieux d’être un monstre qu’une fille, se rappelle Emil Ferris, jointe par téléphone dans son Chicago adoré. Je savais que j’avançais vers des occasions très étroites, étant une femme. Les femmes sont essentiellement dépossédées de leur puissance, donc être un monstre c’était la solution idéale. »

Il en va de même pour la petite Karen Reyes, personnage principal de sa volumineuse bédé — le premier tome, offert depuis mardi en français chez Alto, fait environ 400 pages —, qui grandit dans le Chicago de la fin des années 1960 et préfère se voir comme un loup-garou que comme une fillette de 10 ans.

Karen attend désespérément la morsure fatale qui lui permettra de vivre dans l’éternel et d’emmener sa famille de l’autre côté du miroir. Ceux qu’elle aime sont tous des marginaux dans ces États-Unis de l’ère du Vietnam : son grand frère Deeze, un artiste de grand talent né du métissage culturel ; sa mère, une femme superstitieuse d’origine irlandaise et autochtone ; sa copine Sandy, une enfant si pauvre et affamée qu’elle menace à tout moment de disparaître ; son amie de coeur qui l’a reniée, Missy, amoureuse de Dracula ; Franklin, curieux protecteur, noir et efféminé, dont le visage est couvert de cicatrices.

Karen se fera détective. Sa belle et énigmatique voisine Anka, une survivante de l’Holocauste, est retrouvée avec une balle dans le coeur. Si la police clôt le dossier en croyant au suicide, Karen est persuadée qu’il s’agit d’un meurtre.

Entre les bagarres avec les intimidateurs de l’école, les conquêtes sexuelles de son frère et les visites à l’Art Institute de Chicago, la jeune mutante aux crocs acérés ira fouiller dans le passé de la défunte en quête d’indices.

Page libre

Photo: Éditions Alto

À travers le riche récit qui nous emmène de l’Allemagne des années Weimar au meurtre du pasteur King, Ferris propose, avec Moi, ce que j’aime, c’est les montres, une nouvelle façon de présenter et consommer le 9e art. Dessiné au stylo sur de simples pages de carnet, le tout est l’oeuvre d’un esprit libre et sans contraintes, qui s’est lancé dans une entreprise gargantuesque (« mon prénom signifie grande bosseuse », affirmera-t-elle pendant l’entrevue).

Le dessin, parfois grotesque, parfois naturaliste, prend toute la place sur les pages très souvent débarrassées de structure en cases. Pensez Otto Dix mêlé à Robert Crumb. Tout cela au stylo à bille.

Art Spiegelman, bédéiste acclamé et auteur de l’imposant Maus, a déclaré au New York Times que Ferris « utilise l’idée du carnet de croquis comme façon de changer la grammaire et la syntaxe de la page. » Rien de moins.

« Quand les gens que vous admirez et respectez complimentent votre travail, c’est un peu bouleversant, précise Emil Ferris. J’en suis reconnaissante, mais c’est un peu inconfortable de devenir aussi visible. Les monstres ont l’habitude de rester cachés dans leur tanière. »

Il en va de même pour cette traduction. La sortie au Québec correspond à celle en France. Cela fait beaucoup de nouveaux petits monstres en liberté dans le monde.

« C’est intéressant de voir le livre prendre cet espace dans le monde, explique l’auteure. Mais c’est aussi intimidant. Je suis une personne un peu recluse. Peut-être que je dois l’interpréter comme un signe : je dois sortir de ma coquille plus souvent ! »

Fruit du hasard

Le livre a été victime de plusieurs obstacles avant sa distribution aux États-Unis, survenue en février 2017, mais le hasard a fait que ce récit qui parle de racisme et de rapports de pouvoir est survenu pile au début de l’ère Trump. La sortie était initialement prévue à l’Halloween 2016 ; or, la cargaison de la première distribution est restée coincée au canal de Panama, la compagnie de transport étant en faillite.

« Ce qui est bien, c’est que le livre a finalement pu sortir pour la Saint-Valentin, la journée où l’histoire commence. Le livre a eu son autonomie, en quelquesorte, et a gagné en personnalité depuis qu’il est sorti de moi. »

Si l’on remonte encore plus loin dans la petite histoire de l’ouvrage, Karen, Deeze et Anka auraient très bien pu ne pas exister du tout si ce n’était d’une tragédie médicale.

À l’âge de 40 ans, en 2002, Emil Ferris, mère monoparentale, se fait piquer par un moustique transportant le virus du Nil occidental. Cette simple piqûre a paralysé ses deux jambes et (comble de l’horreur pour cette artiste qui utilisait le dessin pour s’exprimer) lui a enlevé l’usage de sa main droite. Le livre est devenu à la fois son exercice de guérison et son nouveau départ. Avec patience, l’artiste a réappris à dessiner grâce aux encouragements de sa fille et de ses amies.

« Je ne crois pas qu’il y aurait eu de livre si je n’avais pas dû faire face à toutes ces difficultés. »

Faire confiance à la créature

Une des premières pistes d’analyse du succès de l’oeuvre serait de voir l’apologie du monstrueux comme dénonciation de la pression de la perfection. Est-ce que Ferris voulait redonner ses lettres de noblesse à la laideur ?

Photo: Éditions Alto

« Il n’y a pas de laideur dans cette histoire, corrige Emil Ferris. Il n’y a que la beauté monstrueuse. Pour Karen, les monstres sont magnifiques. Et en fait, les gens sont monstrueux, mais beaux aussi. Tout le monde est un monstre en réalité. »

Au fil de l’histoire, Karen apprend à faire la différence entre les bons monstres — ceux qui ne contrôlent pas leur monstruosité et dont seule l’apparence peut effrayer (crocs acérés, jambes velues, pâleur diaphane, etc.) — et les mauvais monstres, ceux qui ne veulent que contrôler les autres monstres.

« Certains monstres tentent d’être cool, mais ça en fait des villageois, illustre Ferris. Les villageois sont autre chose complètement. Ils ne pensent pas par eux-mêmes. Ils laissent un système, qu’il soit politique, religieux ou autre, dicter leurs convictions. Il faut apprendre à voir la gloire dans nos bizarreries. »

Moi, ce que j'aime c'est les monstres

Emil Ferris, traduit de l'anglais par J.-C. Khalifa, Éditions Alto, Montréal, 2018, 416 pages