La réalité augmentée de Dominique Fortier

Dominique Fortier fait alterner, au fil d’une narration entre fiction et récit de soi, des épisodes imaginés de la vie d’Emily Dickinson avec le récit de sa propre installation dans une vieille maison au bord de la mer en Nouvelle-Angleterre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dominique Fortier fait alterner, au fil d’une narration entre fiction et récit de soi, des épisodes imaginés de la vie d’Emily Dickinson avec le récit de sa propre installation dans une vieille maison au bord de la mer en Nouvelle-Angleterre.

À force de gratter sous le papier, on finit parfois par créer une brèche entre la fiction et la réalité.

C’est un peu ce qui est arrivé à la romancière Dominique Fortier, qui s’est passionnée pour la vie et l’oeuvre de la poétesse américaine Emily Dickinson (1830-1886).

Aujourd’hui considérée comme l’un des écrivains les plus importants du dix-neuvième siècle, la recluse d’Amherst, un village du Massachusetts qu’elle n’a presque jamais quitté de toute sa vie, n’a publié de son vivant qu’une petite dizaine de ses poèmes — sur les 1800 qu’elle avait écrits.

Elle s’est penchée sur les mystères de la vie, s’est intéressée aux fleurs et à son jardin, à la mort, à la maladie et aussi à la foi. Emily Dickinson, écrit la romancière et traductrice Dominique Fortier dans Les villes de papier, vivait dans « un bout de papier grand comme la paume ».

La romancière fait alterner dans son cinquième roman, au fil d’une narration particulièrement hybride entre fiction et récit de soi, des épisodes imaginés de la vie d’Emily Dickinson avec le récit de sa propre installation dans une vieille maison au bord de la mer en Nouvelle-Angleterre.

« Bien sûr, son oeuvre a quelque chose de fascinant et d’absolument unique », explique l’auteure d’Au péril de la mer (Alto), Prix littéraire du Gouverneur général du Canada en 2016, lorsqu’on l’interroge sur l’origine de son intérêt pour la poétesse. L’écrivaine, jointe par téléphone, se trouvait dans le Maine, dans la maison du bord de l’océan où elle passe désormais la moitié de l’année avec sa petite famille, maison qui est aussi au coeur de son nouveau roman.

Un texte inédit de Dominique Fortier expliquant l’origine des Villes de papier: «Pour inventer une ville».

« Mais la vie d’Emily Dickinson est une sorte de vie d’écrivain idéale, dans laquelle il n’y a que l’écriture. Tout le reste disparaît peu à peu, elle finit par vivre presque exclusivement dans sa chambre. En même temps, on n’a pas non plus l’impression que c’est une sorte de maladie mentale ou qu’il s’est passé quelque chose de dramatique dans sa vie. Je le vois comme une sorte de démarche presque naturelle. Quelqu’un qui s’approche de plus en plus du coeur des choses. Qui ne se coupe pas vraiment du monde, mais qui trouve un autre moyen de l’appréhender. »

Elle poursuit : « Il y a quelque chose d’imprévisible dans son écriture qui est absolument unique. C’est un peu comme lorsqu’on regarde un oiseau voler. Ça semble parfaitement naturel et en même temps ça a quelque chose de miraculeux. Ses poèmes me font cet effet-là », ajoute-t-elle.

Un idéal de pureté

C’est l’été dernier, alors qu’elle travaillait à « un gros roman compliqué qui se passait sur plusieurs époques, avec des dizaines de personnages », un roman ambitieux qui, de son propre aveu, n’allait nulle part, que le livre sur Emily Dickinson a fini par apparaître comme une nécessité. « Quand je me sauvais de mon gros manuscrit horrible, c’était une sorte de cachette ou de grande bouffée d’air. Après quelques semaines, j’ai compris que c’était le livre que je devais écrire », confie-t-elle.

Et parlant de cachette, à l’heure de la fausse transparence et de la mise en scène de soi sur les médias sociaux, de la représentation permanente, la posture plus que discrète d’Emily Dickinson a aussi quelque chose de très séduisant. « Elle est l’exact opposé de ça. C’est même quelqu’un qui refuse de publier. L’écriture lui suffit, c’est une fin en soi. C’est une attitude qu’on a vraiment du mal à imaginer aujourd’hui. Les gens font une salade et ils ont besoin d’en parler sur les réseaux sociaux », lance un peu agacée Dominique Fortier. « À sa façon, Emily Dickinson est un antidote parfait à Facebook, à Instagram et compagnie », ajoute-t-elle en riant.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sur un ton très personnel, «Les villes de papier» se penche sur la vie et l’oeuvre de la poète américaine Emily Dickinson.

L’écrivaine de 46 ans voit dans la position de retrait de la poétesse une sorte de pureté, comprenant mal que les écrivains ne soient pas plus nombreux à l’imiter. À choisir de s’enfermer tranquillement chez eux pour écrire, nourris de solitude et de silence, accompagnés par les livres. Une sorte de fantasme de réclusion qu’elle nourrit peut-être en passant une bonne partie de l’année loin de Montréal. « C’est vrai qu’ici je suis dans une sorte de bulle. Il n’y a personne qui nous connaît ou qui nous pose des questions. »

Une réalité augmentée

« Le temps ne passe pas, il est immobile. Chaque jour dure une éternité, une vie entière dans les heures entre le lever et le coucher du soleil. Chaque nuit est une petite mort. Elle se réveille pourtant le lendemain, étonnée d’être là », écrit la romancière à propos d’Emily Dickinson. À sa manière, Les villes de papier est aussi une rêverie de sédentaire, la trajectoire personnelle d’un enracinement, la quête, puis la découverte d’un espace protégé qui serait un véritable foyer — une idée de stabilité que le mot anglais « home » rend beaucoup mieux, estime la traductrice.

Campé dans l’Angleterre victorienne, Du bon usage des étoiles (2008) racontait l’expédition de Franklin à la recherche du passage du Nord-Ouest. Les larmes de saint Laurent (2010) nous entraînait en Martinique au début du XXe siècle. La porte du ciel (2011) foulait les champs de coton de l’Amérique sudiste. Alors que ses premiers romans étaient d’une certaine façon plus « lointains », Dominique Fortier n’hésite pas désormais à apparaître dans le texte et à employer le « je ».

L’écrivaine le fait tout en continuant à inventer, avec une sorte de réalité augmentée. Comme s’il y avait deux manières dans son oeuvre, un avant et un après. « Je m’aperçois que je fais depuis quelques livres ce que je m’étais dit que je ne ferais jamais : écrire sur l’écriture et sur les livres. Je trouvais qu’il y en avait trop et qu’il fallait parler du monde. Je le pense encore, mais c’est comme si j’avais arrêté de faire une distinction entre les livres et le monde », confie l’écrivaine, qui reconnaît aussi que la naissance de sa fille a été une sorte de tournant dans sa vie et dans ce qu’elle écrit.

« Mais je n’ai pas non plus l’impression de parler de moi », ajoute-t-elle paradoxalement, capable de passer du très proche au lointain avec la même aisance. « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant ce qui m’est arrivé, mais la manière dont ça éclaire avec une lumière un peu plus oblique l’autre chose dont je parle dans le livre : Emily Dickinson. »

Et comme chez Emily Dickinson, pour Dominique Fortier les livres parlent des choses et les choses parlent des livres. Voilà tout. Et les livres sont aussi une façon de se faire des racines.

« Après avoir fini d’écrire ou de lire un livre avec lequel j’ai vécu pendant plusieurs semaines, j’ai l’impression de ne plus avoir de maison. Je suis un peu comme un bernard-l’hermite qui a perdu sa coquille », avoue-t-elle. Juste avant d’aller remettre à l’eau, avec sa fille de cinq ans, quelques-uns de ces petits crustacés recueillis sur la plage.

Critique

Les villes de papier

★★★★

Dominique Fortier, Alto, Québec, 2018, 192 pages


Livre hybride à la tonalité très personnelle, Les villes de papier nous promène agréablement entre l’autobiographie, l’exercice d’admiration et l’exofiction — une catégorie de romans qui s’inspirent de la vie d’un personnage à la fois réel et différent de l’auteur. Mais le cinquième roman de Dominique Fortier est peut-être avant tout un livre sur l’enracinement et la nécessité absolue de se créer un espace à soi. Un appel discret à structurer le monde selon ses propres besoins. À travers quelques épisodes choisis ou imaginés tirés de la « vie parfaite » de la poétesse américaine Emily Dickinson, avec intelligence et sensibilité, l’auteure d’Au péril de la mer y livre aussi une profession de foi envers la littérature comme suprême valeur-refuge. Un roman qui donne envie d’égrener les heures en lisant les poèmes d’Emily Dickinson, de faire un herbier ou de prendre le large vers la Nouvelle-Angleterre.

Extrait de « Les villes de papier »

« Pendant des années, chaque fois que nous allions à la mer, j’en rapportais des poignées d’agates blanches, rousses, jaune moutarde, safran, et des morceaux de seaglass bleutés polis par les vagues. Une fois rentrée à la maison, je les disposais dans la bibliothèque de mon bureau, entre les livres. En les prenant aujourd’hui, j’ai l’impression que les heures passées à marcher sur la plage dans la lumière d’automne se sont cristallisées, comme la sève se change en ambre. Je tiens les heures dans ma paume. »

Les villes de papier

★★★★

Dominique Fortier, Alto, Québec, 2018, 192 pages