«Forêt obscure»: les métamorphoses de Nicole Krauss

À 44 ans, l’Américaine Nicole Krauss ne craint ni le vide ni la complexité.
Photo: Goni Riskin À 44 ans, l’Américaine Nicole Krauss ne craint ni le vide ni la complexité.

Il est difficile, lorsqu’on l’a lue même une seule fois, d’oublier cette phrase lourde de sens tirée du Journal de Franz Kafka : « Qu’ai-je de commun avec les Juifs ? C’est à peine si j’ai quelque chose de commun avec moi-même. »

À 44 ans, l’Américaine Nicole Krauss ne craint ni le vide ni la complexité. Après L’histoire de l’amour (2006) et La grande maison (2011), son quatrième roman — A Man Walks into a Room, le premier, est toujours inédit en français — explore le fardeau que représente le passé, le poids des histoires que l’on se raconte et qui nous constituent.

Dans Forêt obscure, une écrivaine qui s’appelle Nicole, une mère de deux enfants en instance de séparation, expérimente un passage à vide et se demande si elle a toujours quelque chose de commun avec elle-même.

« Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure », écrit Dante en ouverture de sa Divine comédie. Entre la crise de la quarantaine, la panne créatrice et la déroute absolue, la protagoniste traînera jusqu’en Israël le sentiment d’étrangeté qui l’habite. Obsédée par le Hilton de Tel-Aviv, immense bloc de béton à l’architecture « brutaliste » posé en bord de mer, elle décide subitement de quitter Brooklyn.

Là-bas, dans l’appartement de sa soeur à Tel-Aviv, elle envisage de commencer un nouveau roman. Un nouveau roman dans lequel évolue peut-être Jules Epstein, un sexagénaire new-yorkais et philanthrope qui dilapide sa fortune au gré d’une crise mystique entre deux rencontres étranges dans les couloirs du Hilton. Deux récits que fait s’entrecroiser avec un certain brio Nicole Krauss.

En coulisses, loin derrière les phrases, il importe peut-être de savoir que Nicole Krauss a longtemps partagé sa vie avec l’écrivain Jonathan Safran Foer, avec qui elle a eu deux enfants. Ils formaient une sorte de golden couple du milieu littéraire new-yorkais.

Mais loin des facilités d’un certain type d’autofiction qui se contenterait d’exposer la rupture ou de sonder le propre désarroi de l’auteure, Forêt obscure nous entraîne vers des sentiers au relief beaucoup plus marqué, parfois même vertigineux.

Ainsi, Kafka n’aurait pas vraiment été enterré à Prague en 1924, mort de la tuberculose. Comme Jules Epstein, l’auteur de La métamorphose a peut-être fini tranquillement ses jours à planter des arbres dans le désert du Néguev, heureux comme jamais.

Avec ce livre à la tonalité mélancolique, Nicole Krauss explore ici en virtuose les questions complexes de l’identité, de l’ambition littéraire, de la judéité, de l’être et du paraître. Jeux de miroirs, faux-semblants, jeux de mains ou de vilains, elle y dessine surtout un puissant dédale narratif qui nous entraîne entre la réalité et le fantastique. À la fois dense et léger.

Extrait de « Forêt obscure »

« Lorsque me vint l’idée de rêver ma vie depuis le Hilton, je me trouvais, comme je l’ai dit, à un moment difficile sur les plans personnel et professionnel. Les choses auxquelles je m’étais autorisée à croire — l’irréfutabilité de l’amour, le pouvoir du récit, qui permettaient aux gens de passer toute leur vie ensemble sans la moindre divergence, panacée de la vie de famille —, je n’y croyais plus. J’avais perdu mon chemin. »

Forêt obscure

★★★★

Nicole Krauss, traduit de l’anglais par Paule Guivarch, L’Olivier, Paris, 2018, 288 pages