Gilles Jobidon, tête chercheuse, avec «Le tranquille affligé»

La phrase riche et minutieuse de Gilles Jobidon prend vite le large avec l’histoire telle qu’on la connaît, ou telle qu’on croit la connaître.
Photo: Jean-Michael Seminaro La phrase riche et minutieuse de Gilles Jobidon prend vite le large avec l’histoire telle qu’on la connaît, ou telle qu’on croit la connaître.

Est-il vrai que « les coeurs brisés font les plus belles musiques » ? Avec Le tranquille affligé, Gilles Jobidon poursuit à sa manière exigeante une oeuvre à la musicalité forte qui n’hésite jamais à emprunter sa propre voie.

Dans ce cinquième roman, il brosse le destin triste et singulier d’un jésuite défroqué, Chang Fu Yin, autrefois connu sous le nom de Jacques Trévier, polyglotte, horloger et conseiller enchinoisé « qui tient les rênes du temps chinois » à la cour de l’empereur Mu Xi.

En 1858, l’empereur de l’Empire du Milieu va lui demander d’aller chercher sur l’île de la mer d’Oman, dont la « population vit la nuit et dort le jour », le maître artisan d’une teinture noire unique qui serait peut-être en mesure d’atténuer les maux qui affligent la Chine.

Là-bas, ce disciple « de Vinci, d’Ambroise Paré, de Copernic et de Galilée » va tomber amoureux d’une Africaine albinos dont l’empereur fera sa « concubine d’ivoire », pour le plus grand malheur de Jacques Trévier, transformé en « tranquille affligé », impuissant face à ce désastre personnel.

Dans ce tango où c’est l’imaginaire qui conduit le réel — le sac du Palais d’été en 1860, la guerre de l’opium, la présence des Jésuites en Asie —, l’écrivain longueuillois de 67 ans amorce sa tête chercheuse et entraîne une fois de plus le lecteur vers ailleurs.

Les éléments occidentaux

Il le fait tout en continuant de jongler avec les éléments occidentaux (l’eau, l’air, le feu et la terre), selon un principe qui structure son oeuvre depuis La route des petits matins (VLB éditeur, 2003, prix Robert-Cliche), L’âme frère (2005) et Combustio (Leméac, 2012). Auxquels viennent s’ajouter les éléments orientaux que sont l’or et le bois (symbolisant la poésie et l’élévation), qui s’incarnent tous deux librement dans Le tranquille affligé.

Et plus encore que dans La petite B. (2015), qui prenait pour prétexte une escale d’une vingtaine de jours faite par Baudelaire sur une petite île de l’océan Indien, la phrase riche et minutieuse de Gilles Jobidon prend vite le large avec l’histoire telle qu’on la connaît — ou telle qu’on croit la connaître.
 

« Ce personnage de Jacques Trévier est en réalité une espèce d’amalgame entre plusieurs jésuites qui ont séjourné en Chine. Je pense qu’il est un peu aussi une partie de moi-même », confie Gilles Jobidon, joint alors qu’il offre un atelier de « prose poétique narrative » au camp littéraire Félix.

L’auteur, dont le compagnon est d’origine chinoise, a étudié le contexte historique autant qu’il lui était possible, mais n’a surtout pas voulu se laisser contraindre. « Je ne voulais pas m’empêtrer avec l’Histoire et avec des dates trop précises. J’ai donc choisi de créer ce personnage qui doit beaucoup à Pierre-Martial Cibot, historien et botaniste jésuite qui a vécu en Chine jusqu’à sa mort, en 1780, et qui signait du pseudonyme “L’affligé tranquille” les lettres qu’il envoyait en France. »

Car, pour un romancier, ce qui se passe dans les marges des livres d’histoire est d’ailleurs peut-être plus intéressant. « Je pense que les romans sont peut-être beaucoup plus proches de la réalité que ne le sont les études historiques. La vie étant courbe, et non pas carrée ou cubique, je pense qu’un roman décrit probablement la réalité de la vie de façon plus organique. »

À ses yeux, l’Orient et l’Occident ne se sont jamais rencontrés. « Ils sont entrés en collision. » À travers la présence intéressée des Jésuites en Chine — où ils ont été présents pendant 400 ans —, le vol intellectuel et le travail de sape sociale des Occidentaux en Chine, le roman embrasse autant les torts des uns et les faiblesses des autres. Il explore au passage une « époque où, alors que la Chine dort debout, le télégraphe relie l’Europe à l’Amérique, les dirigeablesdépassent de trois ciels celui des oiseaux et les trains atteignent des vitesses à rendre les chevaux folkloriques », écrit Gilles Jobidon.

Son roman se déroule à une sorte de moment charnière dans l’histoire moderne de la Chine, alors que rien ne sera plus jamais pareil. « La Chine, celle qui était faite d’invisible et de poésie, n’existe plus. Pendant des décennies, les Chinois auront honte d’être Chinois. Ils sortent à pleines portes et deviennent des coolies. » Et l’exploitation des peuples plus fragiles, souligne-t-il, est encore aujourd’hui dans les moeurs.

Le noir est aussi une couleur

Et tout comme la courbe que le romancier peut faire subir à la réalité rectiligne de l’Histoire, la langue est elle aussi une façon d’assouplir le réel. La tonalité en demi-teintes du Tranquille affligé, imprégné aussi de fantaisie et de saillies d’humour, y contribue.

« Je me suis rendu compte que ces tableaux ressemblaient beaucoup à la bande dessinée », confie l’écrivain, qui a étudié en histoire de l’art et en arts visuels, et qui a semé dans son roman onomatopées et clins d’oeil au lecteur. Une manière, selon ce disciple de Marguerite Duras, de Pascal Quignard et de Christian Bobin, d’éloigner son écriture du lyrisme et de l’immobilité dont peut parfois souffrir la prose poétique narrative.

« Je travaille beaucoup sur le sacré », ajoute également l’écrivain. Un sentiment qui n’est plus tellement à la mode aujourd’hui, reconnaît-il. « À travers la musicalité de la langue, l’utilisation des silences et de la respiration, j’ai essayé de toucher à une espèce de sentiment d’élévation qui est de l’ordre du sacré », ajoute Gilles Jobidon. « Mais pas nécessairement vers un dieu ou vers une religion », précise-t-il, assurant du même souffle ne pas être croyant.

À ce titre, les silences entre les « tableaux » de son histoire occupent un peu la fonction de cette teinte unique de noir recherchée par l’ex-missionnaire. Une forme de présence de l’absence qui intéresse particulièrement l’amateur de minimalisme en art qu’est Gilles Jobidon.

Car, en Orient, rappelle-t-il, le vide est aussi important que le plein.

Extrait de «Le tranquille affligé»

« La Chine a beau avoir découvert le nombre pi. Beau avoir inventé le gouvernail, la boussole, le sismographe, les verres teintés, le papier, l’encre, l’impression, l’acier, les nouilles et la poudre à canon. Accouché de la brouette, du parapluie, des cartes à jouer et du papier-monnaie. Pondu l’astucieux procédé de fabrication de la soie en faisant travailler des chenilles qui s’empiffrent de feuilles de mûrier et bavent des montagnes d’or, elle a perdu sa longueur d’avance. Elle est peu à peu délestée de ses précieux savoirs par l’Occident qui a les dents longues et la vapeur dans l’hélice. Car dans ce monde qui bouge de plus en plus vite, la Chine ne crée plus. Elle ne fait que reproduire ce qui lui vient d’ailleurs avec une perfection et une minutie incroyables. »

Le tranquille affligé

Gilles Jobidon, Leméac, Montréal, 2018, 168 pages