«Circé»: la fille du soleil

Madeline Miller propose une riche réflexion sur la condition féminine.
Photo: Les éditions rue Fromentin Madeline Miller propose une riche réflexion sur la condition féminine.

Nul besoin d’avoir en poche un doctorat en mythologie grecque ou d’avoir consacré sa vie à l’oeuvre d’Homère pour plonger avec délectation dans l’univers envoûtant de Circé, deuxième roman de Madeline Miller (Le chant d’Achille). Toutefois, plus grande sera votre connaissance des épisodes de l’Odyssée et de la généalogie des Titans, dieux et demi-dieux, plus grand sera votre plaisir.

Fille d’Hélios, incarnation du soleil, et de l’Océanide Persé, la nymphe Circé est une honte aux yeux des siens. Non seulement possède-t-elle une voix de mortelle, désagréable aux oreilles divines, mais celle-ci fait montre très tôt d’un esprit d’indépendance.

Pis encore, elle s’avère être une sorcière qui jette des sorts et concocte philtres et poisons. L’une de ses premières victimes sera la gracieuse nymphe Scylla, transformée en monstre à six têtes et à douze tentacules qui sèmera la terreur chez les marins avec Charybde. Contrainte par son père de s’exiler sur l’île déserte d’Aeaea, Circé connaîtra un destin hors du commun au cours duquel elle apprendra à mieux se connaître.

Porté par un souffle épique et une prose d’un lyrisme puissant, Circé met en scène de fabuleuses créatures, figures mythiques et autres héros légendaires au cours d’un hypnotique récit se déroulant sur près d’un millénaire. Aux côtés de l’insoumise sorcière qui narre son destin en jetant sur elle-même un regard impitoyable, on croise Prométhée avant qu’il ne soit enchaîné, le tout jeune Icare et son père Dédale, ainsi qu’Ulysse à différents âges de sa vie.

Professeure de grec ancien, de latin et de l’oeuvre de Shakespeare, Madeline Miller offre un formidable panorama des plus fascinants mythes de la Grèce antique. Aussi douée pour décrire les guerres sanglantes des mortels que les amours de cette nymphe, en passant par les splendeurs et les parfums capiteux qu’offre l’île d’Aeaea où Circé vit au milieu des loups et des lions, la romancière excelle par-dessus tout à proposer une riche réflexion sur la condition féminine.

Ainsi, c’est non sans songer à la misogynie ambiante, au sexisme systémique et à la violence faite aux femmes que l’on assiste au sort que réserve Circé aux marins ingrats et irrespectueux, celui de les métamorphoser littéralement en pourceaux. Parmi les pages les plus bouleversantes de ce portrait de femme, celles sur la maternité de Circé résonnent avec un accent de vérité qui fait mal.

À travers la houleuse relation entre Hélios et Circé se devine une féroce critique du patriarcat. Tandis qu’elle se plaît à souligner la vanité des dieux, parmi lesquels la cruelle Athéna, fille préférée de Zeus à qui Circé osera tenir tête par amour pour son fils Télégonos, leur caractère irascible et leur nature insatiable, Miller bouscule sans merci et remet en question les dogmes de toute confession.

Au-delà des récits merveilleux qui ponctuent Circé, Madeline Miller fait entendre une voix féminine qui revendique sa différence, sa complexité, ainsi que sa soif d’égalité. Alors que le roman abandonne Circé prenant enfin son destin en main, l’auteure abandonne le lecteur sur une jolie note célébrant la beauté et la finalité de la vie.

Circé

★★★★

Madeline Miller, traduit de l’anglais par Christine Auché, Les éditions rue Fromentin, Paris, 2018, 443 pages