Gaston Miron et Nicole Brossard au temps de l’authenticité

Nicole Brossard en compagnie de Gaston Miron en 1981
Photo: Archives Gaston Miron Nicole Brossard en compagnie de Gaston Miron en 1981

Le Devoir remonte cette semaine à l’an 1981, poursuivant ainsi son exploration des archives littéraires à travers des photos que nous décortiquons avec ses protagonistes. Cette fois, on est témoins d’un moment de complicité entre Nicole Brossard et Gaston Miron croqué au Salon du livre de Paris, ou peut-être à la Maison du Québec. Mystère.

La cigarette à la main. La générosité des sourires. Le salut d’une main franche, d’un geste plein de compassion lancé à celui ou à celle qui a capté la complicité de l’instant, sans trop avoir cherché à la mettre en scène. Si la photo avait été prise en 2018, Gaston Miron aurait sans doute utilisé sa main droite pour tenir l’appareil photo et faire entrer ce fragment de vie littéraire dans la logique implacable de l’égoportrait. « C’est ce qui serait arrivé », laisse tomber Nicole Brossard, figée dans l’argentique de cette photo en 1981, aux côtés de Miron. Mais à cette époque, par chance, le monde n’avait pas encore succombé à cet excès très contemporain dans la mise en scène du soi.

« C’était une période riche et fertile, vraie dans les échanges, dynamique dans sa façon d’appréhender les changements », résume l’écrivaine rencontrée il y a quelques semaines dans un café de Montréal pour remonter, image en tête, le fil du temps enchâssé dans ce cliché plein de vie où l’homme et la femme de lettres se retrouvent côte à côte au Salon du livre de Paris. À moins que ce soit lors d’une rencontre à la Maison du Québec, rue du Bac, dit Mme Brossard en faisant planer un doute sur la légende généralement liée à cette photo trouvée dans les archives de Gaston Miron.

Salon ? Maison ? La précision du lieu est secondaire, contrairement à l’authenticité qui s’exprime ici de manière primaire. Une authenticité qui, dans le cadre comme hors du cadre, à l’époque, n’était ni un concept creux ni un mot valise, encore moins un mot-clé, mais bien, à l’écouter, le ciment naturel des échanges entre intellectuels cherchant dans la liberté de penser les mots pour circonscrire les frontières d’un monde nouveau. Celui à venir. « J’ai l’impression qu’une partie de cette authenticité a disparu à l’intérieur de nous aujourd’hui, ajoute-t-elle. Parce qu’elle est censurée, surveillée, contrôlée. Doucement. Par l’idéologie. Il ne faut blesser personne. La spontanéité est rabrouée. Et forcément, il y a une perte, qui se fait à l’insu des gens ».

Trop propre, trop parfait

L’illustration du propos est dans le détail. Celui de la cigarette que tient Nicole Brossard dans le cadre d’un événement en apparence public. Trente-sept ans plus tard, la même scène partagée sur un réseau social déclencherait une vague de commentaires à saveur morale condamnant le geste. Et sans doute pire. « Nous sommes entrés dans un monde où la discipline est exacerbée, dit la romancière et poétesse. Tout le monde est propre et assume qu’il doit être parfait. »

Les apparences ont pris le dessus sur la liberté d’être, de diverger, de trancher, d’exprimer des différences. « Les gens n’ont plus confiance de dire ce qu’ils pensent. Il est intéressant de voir d’ailleurs comment la méfiance peut s’installer dans une société démocratique comme la nôtre. Un peu comme ce qui a régné en Allemagne de l’Est ou en URSS [qui existaient encore et toujours en 1981]. Cela donne une humanité différente. »

Quand elle regarde la photo, Nicole Brossard n’est pas nostalgique. « Je suis une femme du présent », dit-elle pour expliquer. Elle se rappelle avoir atterri là au terme d’une tournée de lecture lancée par l’Union des écrivains du Québec (UNEQ) en Europe. Elle pense qu’elle revenait de Belgique ou d’Angleterre, que Paris marquait la dernière étape avant le retour à Montréal.

Quand elle regarde Miron, elle dit : « Il doit avoir 50 ans sur cette photo. On voit qu’il a l’air heureux. On voit un bonheur littéraire. » Et sa biographie en donne la raison : l’année correspond à celle de la réédition à Paris de L’homme rapaillé par François Maspero. Le livre qu’il tient dans la main est sans doute un de ces exemplaires qui ont fait entrer la puissance de ce texte dans le reste de la francophonie.

« C’est visiblement après une communication », fait remarquer Nicole Brossard qui, à cet instant de sa vie, travaille alors sur son livre Picture Theory, publié l’année d’après, un récit qui cherche à décrire la femme intégrale, celle par qui tout, y compris les changements, peuvent arriver. « Mais je ne sais si j’avais pris la parole où si j’étais là, juste pour le saluer, »

Complices sur le papier, les deux écrivains ont entretenu, loin de l’objectif de l’appareil photo qui a capté la scène, une relation qui l’était toutefois un peu moins. Après la publication de Mordre en sa chair (1966) et de L’écho bouge beau (1968) aux Éditions de l’Esterel, Gaston Miron a invité en effet Nicole Brossard à publier à l’Hexagone, la maison d’édition qu’il a cofondée et qu’il dirige à partie de 1970. Elle y publiera Suite logique cette année-là, puis Mécanique jongleuse en 1974, qui lui fera décrocher le Prix du Gouverneur général.

« Nous n’étions pas intimes, dit-elle. Gaston était mon éditeur. Je ne suis allée chez lui qu’une seule fois, mais c’était quelqu’un en qui j’avais confiance et qui la plupart du temps disait vrai, si je pense au politique, et disait beau, si je pense à la poésie. » Le lieu de la photo est incertain. Son esprit, lui, devient soudainement plus clair.

Et si…

… la Nicole Brossard de 1981 entrait en contact avec la Nicole Brossard d’aujourd’hui, que lui dirait-elle ?

« Je me dirais : laisse tomber ton iPhone, un peu, parce que tu vas te faire avoir. Il faut identifier ce qui nous fait avancer et ce qui nous empêche de le faire. »

… la Nicole Brossard d’aujourd’hui pouvait parler à celle sur la photo, que lui dirait-elle ?

« Je me dirais : veille. Veille à ce que tout ce qui a été dit en matière de conscience féministe finisse par se réaliser. Et puis j’ajouterais : fais un effort pour connaître au moins cinq langues. Je n’en connais que deux et demie ».