V. S. Naipaul, mort d’un érudit voyageur

Ses textes et ses prises de position lui ont attiré de nombreuses inimitiés.
Photo: Maja Suslin TT News Agency / AFP Ses textes et ses prises de position lui ont attiré de nombreuses inimitiés.

En 2001, un mois après le 11 Septembre, Vidiadhar Surajprasad Naipaul — qui aurait eu 86 ans vendredi s’il ne venait de mourir — recevait le prix Nobel de littérature.

Pour le coup, on ne peut pas reprocher un goût immodéré du consensus à l’Académie suédoise qui justifiait ainsi son choix : « V. S. Naipaul est un circumnavigator littéraire, jamais réellement chez lui qu’en lui-même, dans sa voix inimitable. Singulièrement loin des modes et des modèles littéraires, il a soigneusement fondu les genres existants en un style qui lui est propre, dans lequel les distinctions habituelles entre fiction et non-fiction sont d’une importance secondaire. Le domaine littéraire de Naipaul s’est étendu bien au-delà de l’île de Trinidad, son premier sujet, et embrasse désormais l’Inde, l’Afrique, l’Amérique du sud au nord, les pays musulmans d’Asie, et, ce n’est pas le moindre, l’Angleterre. Naipaul est l’héritier de Conrad en tant qu’analyste du destin moral des empires, et de leurs répercussions sur les êtres humains. Son autorité de narrateur est fondée sur la mémoire de ce que d’autres ont oublié, l’histoire des perdants. »

À sa manière, il fut l’un des premiers postcolonialistes, même si le postcolonialisme était loin d’imaginer qu’on puisse l’assaisonner à cette sauce-là.

V. S. Naipaul était né à Trinidad en 1932 d’une famille de pauvres immigrants hindous dont le père, journaliste au Guardian et lui-même écrivain, avait commencé l’ascension sociale. Le futur Nobel était de haute caste, mais de petites finances. Une bourse lui permit de faire ses études à Oxford et il s’installa en Angleterre en 1953 tout en restant proche de l’Inde dont était issue sa famille. Quelques mois après le Nobel, lors d’affrontements entre musulmans et hindous dans le pays, Salman Rushdie a écrit : « En revanche, un autre écrivain, le prix Nobel V. S. Naipaul, dans un discours prononcé en Inde une semaine avant l’éruption de la violence, a dénoncé en masse les musulmans indiens et fait parallèlement l’éloge du mouvement nationaliste. […] En y apportant sa caution [aux pires nationalistes hindous], V. S. Naipaul se pose en compagnon de route du fascisme et porte en disgrâce les couleurs du Nobel. » L’auteur d’Une maison pour Monsieur Biswas, le plus célèbre de ses premiers livres où il évoque son enfance et le personnage de son père, a toujours eu le don de se faire des ennemis et a manifestement souhaité le cultiver du mieux qu’il a pu. Il a estimé « incompréhensible » l’oeuvre de James Joyce et « prédatrice » l’homosexualité colonialiste d’E. M. Forster, l’auteur de la Route des Indes. Les Indiens ont pu le traiter de « traître » pour ses écrits sur le pays et les musulmans en tant que tels n’ont pas de raisons de l’adorer. « Tout ce que l’on peut dire, c’est que le concept de guerre religieuse est fondamental dans la religion musulmane. Tant que vous êtes faible, évidemment vous ne pouvez pas vous battre, sinon au fond de vous-même. Mais dès que vous croyez être fort, politiquement, militairement, alors vous pouvez mener une vraie guerre », a-t-il par exemple déclaré à Libération.

« Névrose collective »

En 1981, il écrit Crépuscule sur l’islam. Voyage au pays des croyants à partir de quatre pays musulmans non arabes où il a séjourné : l’Indonésie, l’Iran, la Malaisie et le Pakistan. Après avoir refait le voyage, il publie dix-sept ans plus tard Jusqu’au bout de la foi. Entretien dans Libération en 1998 : « En Iran, une femme m’a dit avec une passion soudaine : « Les Persans ne comprennent pas qu’ils ont été conquis par les Arabes, combien leur défaite historique constitue encore aujourd’hui une catastrophe psychologique. » De même en Malaisie et en Indonésie, qui appartenaient culturellement à la sphère indienne, les peuples ont rejeté, il y a quelques centaines d’années, leur propre passé, leur propre culture, et de ce rejet est né un traumatisme dont on mesure encore les effets aujourd’hui. Ces phénomènes de névrose collective et individuelle liés à la conversion sont au centre du livre. » Et aussi : « Au Pakistan, ce sont la cruauté et la violence ambiantes que j’ai eu le plus de mal à comprendre : ce pays est une prison, surtout pour les plus pauvres, c’est un peuple d’esclaves emprisonnés dans leur propre foi. Plus généralement, j’ai rencontré dans ces pays une grande frustration : comme la religion est censée avoir réponse à tout, la réflexion intellectuelle y est comprimée. C’est un vrai problème : la pensée des gens a tendance à tourner sur elle-même, sans orientation. » « Je ne me sens ni héroïque ni courageux. Je tente seulement de décrire la réalité le plus exactement possible », disait-il encore à Libération en 2001.

Toutefois, il y aurait quelque chose d’injurieux pour le talent de Naipaul à ne considérer son oeuvre que sous un angle politique. Si les femmes, les progressistes et les religieux de toutes obédiences ont peu de raisons d’adorer l’écrivain, un texte comme À la courbe du fleuve est susceptible de réconcilier tout le monde avec l’Académie Nobel, surtout quand elle voit en Naipaul un descendant de Conrad, certains n’hésitant pas à comparer le texte à Au coeur des ténèbres pour la connaissance de l’Afrique qu’il apporte presque malgré lui aux lecteurs. « Ne pas écrire, c’est ne pas contempler ; ne pas contempler, c’est se révéler incapable d’extraire le sens réel, la pleine valeur de son expérience ; c’est laisser la vie, le temps, s’écouler sans avoir de signification », répond-il en 1985 à la question « Pourquoi écrivez-vous ? » posée par Libération. Il lui a fallu expérimenter sans l’avoir choisi diverses formes (romans, nouvelles, récits ou enquêtes de voyage) pour parvenir, selon lui, à trouver des significations en adéquation avec son époque, comme si, au fil des livres, l’ancien romancier avait estimé que le roman était d’un autre temps.