La micromaison d'édition Le laps, dans l’empire des sens

Émilie Mouchous et Marie-Douce St-Jacques
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Émilie Mouchous et Marie-Douce St-Jacques

Depuis 2013, la micromaison d’édition montréalaise Le laps fabrique « des échappées lumineuses ». Des dorsales dans le champ littéraire québécois qui naissent de la rencontre entre les plaques tectoniques de l’essai, de l’art conceptuel et de la création sonore. Regard sur celles-ci.

« Le monde est toujours prêt à accueillir le talent à bras ouverts. Très souvent, il ne sait pas quoi faire du génie. » Cette citation de l’écrivain et médecin américain Oliver Wendell Holmes a connu son lot de déclinaisons. Un documentaire sur le groupe expérimental The Residents reprenait la suivante, en l’attribuant à Albert Einstein : « Le monde est toujours prêt à accueillir le talent à bras ouverts. Très souvent, il ne sait pas quoi faire d’une pieuvre. » C’est sans doute une manière appropriée d’envisager la déstabilisante originalité des propositions du Laps et de sa fondatrice Marie-Douce St-Jacques.

En effet, ses deux plus récentes plaquettes, Roches rencontrées et D’un érotisme botanique, créées respectivement par les artistes sonores Anne-F Jacques et Émilie Mouchous, confirment que l’éditeur a investi un créneau rare : celui de catalyseur d’une littérature d’où émergent des œuvres d’art déterritorialisées ; des créations indépendantes et non complémentaires du champ respectif de leur auteur. Une littérature de la perception, où des consciences rencontrent des mondes et rendent compte de ceux-ci. Comment appréhender le tout ? Poser la question en dit long sur notre relation avec l’usage de l’encre que boit le papier entre deux couvertures.

Merveilleux zigonnage

Au bas d’un immeuble du quartier Hochelaga-Maisonneuve, deux sonnettes aux boutons cassés donnent l’impression que personne ne répondra si on les presse. Chose faite, on en a la preuve. Jusqu’à ce qu’un voisin peu enthousiaste finisse par ouvrir. « Faut sonner à la bonne adresse pour la bonne personne. » C’est à peu près ce qu’on avait en tête, merci… Dix minutes plus tard, après avoir finalement localisé Marie-Douce St-Jacques et Émilie Mouchous — en pleine séance photo —, on se retrouve autour d’une table, dans une cuisine où la quatrième invitée nous parle à distance, par l’entremise d’un ordinateur.

Photo: James Schidlowsky Anne-F Jacques en performance au Eastern Bloc, lors de l’événement Les transformables v. 102

En résidence de création à Sackville, l’artiste Anne-F Jacques, auteure de Roches rencontrées — un inventaire poétique et biographique de matières —, se fait entendre difficilement à travers les haut-parleurs d’un Mac qui prend de l’âge. Émilie Mouchous, qui, elle, vient de publier D’un érotisme botanique — un récit d’apprentissage poétique doublé d’une œuvre sonore — a une idée. Elle se lève et revient munie d’un câble d’alimentation et d’une vieille radio. On entend finalement tout le monde. L’artiste qui fabrique ses propres instruments électroniques a réussi. Seulement, on aurait pu y arriver autrement… en montant le volume sur l’ordinateur de l’éditrice par exemple. « Oups », de laisser échapper St-Jacques, qui dans une autre vie était aussi l’éditrice du fanzine aMAZEzine ! et membre du groupe Pas Chic Chic. Oups, peut-être, mais l’image servira parfaitement pour illustrer sa démarche. Car c’est ça, Le laps : une poétisation de la perception, une esthétisation de l’aléatoire.

Les frontières se brouillent

Au fil des parutions, Le laps a pu rendre compte d’une réalité que Anne-F Jacques observe dans le champ des arts : « Plus le temps passe, plus les frontières perdent de leur force et se brouillent. » L’écriture, pour elle, s’ajoute simplement aux installations, au travail sonore et aux autres pratiques.

C’est une relation non hiérarchique, une manière de faire ressurgir le boulot d’un artiste : parfois c’est un livre, parfois c’est une expo ; les choses reviennent autrement.

Pour Émilie Mouchous, qui, comme Anne-F Jacques, a vu ses créations voyager des deux côtés de l’Atlantique, cette première expérience littéraire est quelque peu différente de son travail habituel. « Ma pratique est basée sur énormément de recherche [sonore]. Oui, j’invente un peu des histoires, mais c’est la première fois que ça devenait le cœur de l’expérience », explique-t-elle.

La maison d’édition vient ainsi transformer une perspective souvent caractéristique de la littérature lorsqu’elle rencontre le travail de musiciens ou d’artistes visuels : l’idée d’une hiérarchie des pratiques. Comme le résume Anne-F Jacques : « C’est une relation non hiérarchique, une manière de faire ressurgir le boulot d’un artiste : parfois c’est un livre, parfois c’est une expo ; les choses reviennent autrement. »

Frapper le dur avec le cassant

Pour Marie-Douce St-Jacques, le travail du Laps se rapproche beaucoup plus du commissariat que de l’édition. Appuyée par plusieurs collaborateurs, dont l’illustrateur et designer Baptiste Alchourroun, la poète et critique Annie Lafleur, et les traducteurs Jen Leigh Fisher et Simon Brown, l’éditrice s’efface pour donner corps à la sensibilité de créateurs (comme Mouchous et Jacques, mais aussi comme Daïchi Saïto, Alexandre St-Onge et Simon Brown) qui la bouleversent et dont elle canalise la vigueur des projets conceptuels et expérimentaux en des livres bilingues et abordables, généralement limités à 250 exemplaires, travaillés comme de l’horlogerie jusque dans les moindres détails des rabats.

Un pied de nez à la chaîne effrénée du livre, comme si le petit se fichait du grand, ou pour reprendre une image d’Anne-F Jacques : comme si l’on s’autorisait à frapper le dur avec le cassant.


Roches rencontrées
Anne-F Jacques, Le laps, Montréal, 2018, 55 pages

D’un érotisme botanique
Émilie Mouchous, Le laps, Montréal, 2018, 52 pages