Le commencement du monde et ses suites en lecture croisée

Illustration tirée du livre «La création», un album à haute teneur philosophique saupoudré d’un humour sagace
Photo: La Joie de lire Illustration tirée du livre «La création», un album à haute teneur philosophique saupoudré d’un humour sagace

Philosopher autour de l’existence, réfléchir à l’absurdité des guerres, tenter de mieux comprendre la disparition de certaines civilisations tout en découvrant leur naissance, voilà autant de pistes qui nous invitent à cogiter autour de l’humanité et qui font la une d’ouvrages jeunesse pas piqués des vers.

1. Au commencement, il n’y avait rien

« Pas facile de s’imaginer une chose pareille. Tout ce qui existe aujourd’hui, il faut que ça ne soit pas encore. On éteint la lumière, on s’efface soi-même, on n’oublie pas d’oublier l’obscurité, car au commencement, il n’y avait rien, pas même l’obscurité. » Ainsi s’amorce La création, un album à haute teneur philosophique saupoudré d’un humour sagace dans lequel un humain, tout petit être innocent et sans histoire, assiste à la naissance du monde en compagnie de nul autre que Dieu.

Un gros bonhomme chauve, barbu, coiffé d’une auréole qui s’amuse à pointer « ça et là le doigt dans le rien comme pour toucher les choses qui n’existaient pas encore avant même qu’elles existent ». Ainsi sont créées notamment la lumière, la noirceur, la mer, la gauche, la droite et, bien sûr, les questions. « Pourquoi suis-je ici ? » demande l’humain à Dieu. « Pour t’applaudir ? Pour te remettre tout à l’heure un bouquet de fleurs ? »

Mêlant dialogues et réflexions, le texte de Moeyaert offre une vue imprenable et amusante sur la genèse, sur le pourquoi, le comment de cette création aussi fabuleuse qu’inexplicable. Ce Dieu devient par ailleurs bien singulier sous le trait de Wolf Erlbruch, qui, usant de collages, d’un trait à la fois candide et bouffon, nous offre un personnage beaucoup plus sympathique qu’austère et solennel. Un album qui pose un regard loufoque sur le commencement de tout.

2. Et puis vint l’écriture

Avec l’humanité est naturellement venu un besoin de communiquer, d’organiser la vie, le quotidien, de trouver des façons non seulement de gérer des échanges commerciaux, sociaux etfamiliaux, mais aussi de laisser sa trace. Dans Premières écritures, Isabelle Blanchet expose cette genèse de façon ludique et interactive. Un livre pop-up accompagné de petits rabats sous lesquels se laissent découvrir différentes informations nous plongeant au coeur des premiers signes de communication.

Depuis Stonehenge jusqu’aux intrigants géoglyphes nazcas au Pérou — ces grands dessins tracés sur le sol dans le désert de Nazca — en passant bien sûr par les hiéroglyphes des Égyptiens, c’est un tour rapide, mais concis que nous propose l’auteure et historienne de l’art. Le texte, disposé en petits paragraphes composés de phrases courtes, diffuse l’information de façon claire, attirant ainsi l’oeil vers ces petites sources d’histoires. Illustré dans un style réaliste par Mikael Moune, avec des lignes pures et droites sans fioritures, le documentaire permet une incursion rapide et efficace au coeur de différentes civilisations.

3. L’absurdité d’un cycle

Album graphique avant l’heure, La dernière fleur, écrit en 1939 par James Thurber pour sa fille alors âgée de 7 ans — et traduit en 1959 par Albert Camus —, nous invite pour sa part à interroger le ronron incessant dans lequel l’humain se vautre depuis le début des temps. À la suite des guerres meurtrières, les hommes, complètement démunis, se perdent dans quelques errances avant de reprendre goût à la vie et tenter de refaire une existence plus heureuse. La paix et l’amour deviennent alors les seuls espoirs possibles.

Une fleur solitaire, dernière rescapée, sert ici d’amorce à cette refonte du monde. Un humain, puis plusieurs en prennent soin, si bien que colibris et abeilles viennent y butiner et assurer la suite. Le dessin épuré de Thurber, fait d’un trait noir sur fond blanc, offre des scènes nettes, dépourvues de détails inutiles, des tableaux minimalistes très expressifs qui permettent au lecteur de prendre la mesure de l’essentiel.

La profondeur du propos passe ainsi par la simplicité du graphisme et de l’écriture, qui est tout aussi sobre. Une seule phrase par page évoque l’état des lieux, la chute du monde et sa reconstruction. Album de peu de mots, La dernière fleur propose de réfléchir à cette roue qui tourne menée par les humains, seuls responsables, en fin de compte, de leur destinée.
 


La création

★★★★

Bart Moeyaert et Wolf Erlbruch, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, La joie de lire, Paris, 44 pages
 

Premières écritures. Traces des civilisations disparues.

★★★ 1/2

Isabelle Frachet et Mikael Moune, De la Martinière jeunesse, Paris, 22 pages


La dernière fleur. Une parabole en images.

★★★★ 1/2

James Thurber, traduit de l’anglais par Albert Camus, Éditions Wombat, Paris, 112 pages