«Maisons de verre»: il neige sur Three Pines

L’auteure tisse son récit de manière impressionniste et emporte ainsi le lecteur dans le tourbillon de l’action.
Photo: Sigrid Estrada L’auteure tisse son récit de manière impressionniste et emporte ainsi le lecteur dans le tourbillon de l’action.

En Espagne, lorsqu’on ne paie pas ses dettes, on peut recevoir la visite du Cobrador del frac. Vêtu de noir, coiffé d’un haut-de-forme, l’encaisseur en habit suit partout le mauvais payeur jusqu’à ce que ce dernier, humilié, honteux, pétri de remords, daigne enfin rembourser ses dettes. Dans le 13e tome des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache, tout juste nommé directeur général de la Sûreté du Québec, les habitants de Three Pines, paisible village (fictif) des Cantons-de-l’Est, ont la surprise de leur vie en découvrant au lendemain de la fête d’Halloween un homme masqué et drapé de noir.

Se tenant immobile et silencieux au milieu du parc, à quelques pas de la demeure des Gamache et du bistro d’Olivier et Gabri, le Cobrador n’est pas là pour intimider un quelconque débiteur, mais pour une question d’ordre moral. Qui donc a des squelettes dans le placard parmi les villageois et les touristes de Three Pines ? Quelques jours plus tard, l’homme en noir disparaît et Reine-Marie Gamache le trouve gisant dans son sang dans la cave à légumes de l’église.

Après s’être intéressée à la corruption et avoir ramené Gamache à l’école de police dans les précédents tomes, Louise Penny entraîne cette fois son personnage fétiche dans un procès pour meurtre et dans une sombre histoire de trafic de drogue, plus particulièrement de fentanyl, où Three Pines se révèle un endroit de prédilection pour faire passer cet opioïde fatal aux États-Unis. Flanqué de son beau-fils Jean-Guy Beauvoir et de sa fille spirituelle Isabelle Lacoste, Gamache, plus que jamais confronté à des situations risquées, sera amené, au péril de sa vie, de sa réputation et de sa carrière, à élever la conscience au-dessus de la loi.

En somme, Maisons de verre suit un programme assez tordu, qui en fera sourciller quelques-uns, où l’auteure puise effrontément dans des événements historiques, des faits d’actualités et des récits légendaires. Et tout cela, sans révéler qui est au banc des accusés et qui se cachait sous le masque du Cobrador. C’est vous dire comment Louise Penny sait tenir son lecteur captif du début à la fin.

Bien que le sympathique et disparate entourage des Gamache, où l’on retrouve la peintre Clara, la libraire Myrna et la poète Ruth, plus timbrée que jamais, soit quasiment relégué à la figuration, la romancière, fidèle à elle-même, ne néglige pas les moments de détente où les personnages se délectent des bons petits plats du bistro et des brownies de la boulangerie. Là où l’auteure bouscule son loyal lecteur dans ses habitudes, c’est dans la structure et dans le rythme du roman.

Sortant elle-même de sa zone de confort, Louise Penny fait démarrer l’action au cœur du procès où l’on cuisine sans merci Gamache, puis revient sur les événements entourant le Cobrador et l’opération audacieuse visant à démanteler un puissant réseau de trafiquants. Alternant prestement les intrigues, le passé et le présent, se faisant chiche d’indices, l’auteure tisse son récit de manière impressionniste et emporte ainsi le lecteur dans le tourbillon de l’action jusqu’à ce qu’elle dénoue mine de rien tous les fils du mystère.

Extrait de «Maisons de verre»

« Gamache étudia les lignes bien nettes tracées à l’aide de marqueurs de couleurs différentes. Si elles émanaient des différentes régions du Québec, elles aboutissaient toutes au même endroit.

La frontière.

Les États-Unis.

Presque toutes les lignes, quelle que soit leur couleur, convergeaient vers un village minuscule qui ne figurait même pas sur les cartes. Three Pines. Gamache dut l’inscrire au crayon à mine.

Three Pines. Oblitérée par les traits de couleur qui indiquaient la frontière.

Des drogues inondaient les États-Unis en passant par cette brèche dans la frontière et l’argent qui accomplissait le même trajet en sens inverse.

Des tonnes de cocaïne, de méthamphétamines et d’héroïne traversaient la frontière à cet endroit. Depuis des années. »

Maisons de verre

★★★

Louise Penny, traduit de l’anglais par Lori St-Martin et Paul Gagné, Flammarion, Montréal, 2018, 464 pages