La vie et rien d’autre

Cette saga familiale de 600 pages nous fait traverser tout le XXe siècle russe, avec ses heurs et ses malheurs.
Photo: Michael Eckels Agence France-Presse Cette saga familiale de 600 pages nous fait traverser tout le XXe siècle russe, avec ses heurs et ses malheurs.

En lisant le neuvième roman de Ludmila Oulitskaïa, il est difficile de ne pas penser à cette phrase devenue fameuse par laquelle Tolstoï ouvrait Anna Karénine : « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon. »

Dans cette saga familiale de 600 pages qui nous fait traverser tout le XXe siècle russe, avec ses heurs et ses malheurs, ce sont trois générations qui s’animent sous nos yeux. De la turbulence des années révolutionnaires en passant par les camps staliniens, jusqu’au règne de Poutine, malgré les secousses parfois sanglantes de l’Histoire, L’échelle de Jacob embrasse surtout l’intimité de ses personnages.

Au milieu des années 1970, Nora, une décoratrice de théâtre de Moscou qui vient de donner naissance à un petit garçon, drôlement mariée et amoureuse d’un metteur en scène géorgien qui apparaît par intermittence dans sa vie depuis dix ans, découvre à la mort de sa grand-mère paternelle une malle en osier bourrée jusqu’à la gueule de fascinants documents familiaux. Elle va y trouver le journal de jeunesse de son grand-père et un gros paquet de lettres que ses grands-parents se sont échangées pendant 25 ans — accusé d’activités antisoviétiques, l’homme aura passé une bonne partie de sa vie adulte relégué au goulag.

De 1911 à 2011, en alternant l’histoire mouvementée de Nora et celle de ses grands-parents, l’écrivaine russe convoque une partie de ses propres souvenirs familiaux — faisant la part belle àses origines juives. Elle y entrelace les époques et les personnages, de la Russie tsariste jusqu’à l’ouverture d’une partie des archives secrètes du KGB. C’est ainsi qu’à la fin de sa vie, Nora va découvrir que son grand-père était membre du Comité juif antifasciste.

À 75 ans, la grande écrivaine, biologiste de formation, est à la fois l’auteur russe vivant le plus lu à l’étranger et une icône de la minuscule opposition anti-Poutine. L’auteure de Sonietchka (son premier livre, prix Médicis étranger en 1996), de Sincèrement vôtre, Chourik ou du Chapiteau vert crée avec son écriture précise et sensuelle une formidable évocation de l’époque soviétique.

La politique y est à la fois partout sans être nulle part : elle gronde sous les pieds des personnages telle une eau souterraine. D’un côté, on arrête, on déporte, on empêche souvent et de toutes les façons, alors que de l’autre, on fait dissidence, on aime, on met au monde des enfants. La vie semble être plus forte que tout.

Un hommage à la dissidence et à toutes les lignées de femmes fortes qui se passent un invisible relais — souvent en l’absence des hommes. « Nora avait compris que toute la lignée féminine à laquelle elle appartenait souffrait d’une tare, d’une sorte de maladie : les filles n’aimaient pas leurs mères, elles protestaient contre le modèle qu’elles leur proposaient. »

Une fresque vivante qui, sans peut-être les égaler, s’inscrit dans la veine puissante de Vie et destin de Vassili Grossman et d’Une saga moscovite de Vassili Axionov.

Extrait de «L’échelle de Jacob»

« Cela faisait des milliers d’années que ce spectacle était joué, avec des variations au fond insignifiantes : la-naissance-la-vie-la-mort, la-naissance-la-vie-la-mort… Pourquoi était-il toujours aussi intéressant et aussi passionnant de voguer sur ce fleuve en regardant le paysage changer ? N’était-ce pas parce qu’a été inventée une petite bulle subtile, une enveloppe d’une extrême finesse qui renferme dans des frontières bien définies chaque être vivant, chaque « moi » qui vogue sur ce fleuve, jusqu’au moment où elle éclate avec un gémissement sourd et se fond à nouveau dans ces eaux sans limites ? Ces vieilles lettres conservées par miracle, c’était justement le contenu immortel de ce « moi », la trace de son existence… »

L’échelle de Jacob

★★★★

Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, Paris, 2018, 624 pages