«Lettres à un jeune auteur»: le petit «vade-mecum» littéraire de Colum McCann

Colum McCann livre ici un véritable éloge de la fiction.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Colum McCann livre ici un véritable éloge de la fiction.

Peut-on former un écrivain ? Enseigner à écrire ? La question semble éternelle et c’est sans hésiter — et sans non plus avoir peur du paradoxe — que le romancier irlandais Colum McCann, qui enseigne la création littéraire depuis une vingtaine d’années, répond par la négative.

« J’exige beaucoup de mes étudiants, qui me le rendent parfois. Un de mes axiomes, au départ, est d’ailleurs que du sang coulera forcément sous la porte pendant le semestre. Chaque année, il s’agit notamment du mien », prend-il la peine d’ajouter.

Dans ses Lettres à un jeune auteur — dont le titre fait écho aux Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke —, l’auteur de Et que le vaste monde poursuive sa course folle et de Danseur, qui essaie de transmettre son expérience chaque année à une poignée d’apprentis écrivains triés sur le volet au Hunter College de New York (CUNY), en profite pour nous livrer un véritable éloge de la fiction.

Ne jamais se fier aux critiques — les bonnes comme les mauvaises. Ne pas écrire sur ce que l’on sait, mais sur ce que l’on veut savoir. Penser aux autres, regarder autre chose que son nombril, sortir de sa peau — même au risque, a-t-on envie d’ajouter, d’essuyer des reproches d’appropriation culturelle ou sexuelle. Mêler l’art et la vraisemblance. Se relire à voix haute, selon le principe du fameux « gueuloir » de Flaubert.

Montrer plutôt que raconter (l’incontournable « Show, don’t tell » anglo-saxon). Le romancier américain E. L. Doctorow, que cite McCann, l’avait lui aussi bien compris : « Bien écrire suppose de fournir des sensations au lecteur — non pas lui apprendre qu’il pleut, mais lui donner l’impression de se mouiller pendant l’averse. » Ne jamais avoir peur de mettre à la poubelle les pages écrites à la sueur de son front : « Je ne me suis jamais senti aussi libéré, dans ma vie d’écrivain, qu’un jour où j’ai jeté dix mois de travail », reconnaît même McCann.

À côté de certains auteurs qui prétendent enseigner « comment écrire un best-seller », avec trucs et secrets de fabrication, McCann partage avec humilité et lucidité ce qu’il croit avoir appris de ses réussites comme de ses échecs.

Un petit livre constitué de courts chapitres à l’écriture saccadée, presque schématique, où il livre une succession de prescriptions et de conseils pratiques et philosophiques — pour reprendre le sous-titre de l’édition anglaise.

Plutôt bien disposé à l’égard des ateliers d’écriture, quels qu’ils soient, l’auteur y rappelle néanmoins que la seule école réellement valable est celle que l’écrivain s’impose à lui-même. « Les écrivains écrivent. Ils posent leurs fesses et… ils écrivent. »

Enfin, McCann suggère à tout jeune auteur de coller au mur cette phrase de Nietzsche : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. » Une citation qu’il faudrait peut-être aussi afficher juste à côté de cette phrase de Somerset Maugham : « Il y a trois règles à respecter pour écrire un roman. Malheureusement, personne ne les connaît. »

Quatre livres pour aller plus loin

Écriture. Mémoires d’un métier de Stephen King (Livre de Poche). Mélange de mémoires et de conseils concrets par l’un des maîtres incontestés du thriller contemporain. Un classique instantané et l’un des livres les plus souvent recommandés sur l’écriture de fiction.

Confessions d’un jeune romancier d’Umberto Eco (Livre de Poche). Des conseils pratiques, une liste de choses à faire (et surtout à ne pas faire) quand on débute, un peu de théorie : celui que le grand public a connu avec Le nom de la rose accomplit le grand écart entre la science pointue du sémioticien et l’expérience concrète d’un romancier à succès.

En vivant, en écrivant d’Annie Dillard (Bourgois). Un ouvrage qui a la particularité d’être à la fois un recueil de réflexions sur l’écriture et une œuvre littéraire à part entière. L’auteure, qui a reçu un prix Pulitzer pour Pèlerinage à Tinker Creek en 1975, y livre des remarques pertinentes sur ce que l’écriture fait au corps et comment elle s’inscrit dans le quotidien de l’écrivain. Une sorte de guide spirituel pour écrivain.

Éloge de la lecture et de la fiction de Mario Vargas Llosa (Gallimard). Dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, qu’il a reçu en 2010, l’écrivain péruvien partage sa vision du monde qui se fond avec la littérature, reprenant à son propre compte les mots de Flaubert : « Écrire est une manière de vivre. »

Extrait de «Lettres à un jeune auteur»

« Une fois de temps en temps, le mieux qu’il puisse t’arriver est qu’on malmène franchement ton travail. Maintenant, la règle fondamentale est la suivante : ne te fie pas aux critiques, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, et plus particulièrement si elles sont bonnes. Car voilà, si tu prêtes attention aux premières, tu dois aussi — corollaire obligé — prendre en compte les secondes. »

Lettres à un jeune auteur

★★★ 1/2

Colum McCann, traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre, Belfond, Paris, 2018, 158 pages