«60 degrés nord»: aller-retour au nord

Le Britannique a fait escale aux Shetland, au Groenland (notre photo), ainsi qu’au Canada, en Alaska, en Sibérie, en Finlande, en Suède et en Norvège.
Photo: Karl Petersen Agence France-Presse Le Britannique a fait escale aux Shetland, au Groenland (notre photo), ainsi qu’au Canada, en Alaska, en Sibérie, en Finlande, en Suède et en Norvège.

Quelques kilomètres carrés de cailloux et d’herbe rase, des poignées de moutons disséminés sur une centaine d’îles balayées par les vents du nord : l’archipel des îles Shetland, tout au nord de l’Écosse, ne peut laisser indifférent. C’est un lieu qui nous attire ou que l’on cherche à fuir.

Ayant grandi dans cet archipel isolé, c’est avec la nécessité de bouger et une fascination pour les sociétés nordiques que le Britannique Malachy Tallack a décidé d’entreprendre un long tour du monde le long du soixantième parallèle nord — traversant en quelques escales les Shetland, le Groenland, le Canada, l’Alaska, la Sibérie, la Finlande, la Suède et la Norvège.

Un récit de voyage en forme d’état des lieux. Comment les hommes habitent-ils le Nord ? Quelles menaces planent sur les territoires nordiques ? Peut-être plus qu’ailleurs, des modes de vie traditionnels y sont menacés par l’exploitation tous azimuts des ressources du sous-sol. À Fort Smith, dans les Territoires du Nord-Ouest, l’auteur, rappelant que 40 % du territoire canadien se retrouve au nord du soixantième parallèle, évoque au passage l’échelle de la nordicité du géographe québécois Louis-Edmond Hamelin.

Mais 60 degrés nord est aussi le récit d’une quête plus intime. Journaliste et auteur-compositeur-interprète né en 1980, Malachy Tallack a été coupé d’une partie de ses racines à la mort de son père, lorsqu’il avait 16 ans. Travail de deuil à retardement, le voyage se voulait également une sorte de remède au « mal du pays » qu’il ressentait pour un lieu plus qu’incertain à ses propres yeux : un véritable chez-soi.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que transpire ici l’idée de communauté, de Nanortalik au Groenland à la Perspective Nevsky : « Nous vivons à une époque de grande division et d’aliénation, écrit-il, dans laquelle on fait passer le réseautage social — une parodie de communauté — pour un substitut viable à la notion de collectivité.

Reconnaître l’interdépendance de ceux qui vivent dans un même lieu est l’acte fondamental qui donne corps et consistance à la communauté. » Et c’est un insulaire qui le dit.

Parfois un peu trop didactique — mais qui s’en plaindrait vraiment lorsqu’il s’agit du Groenland, dont on entend si peu parler —, le récit de Malachy Tallack constitue un fascinant aller-retour par-delà la limite de notre horizon.

Extrait de «60 degrés nord»

« La mort est tout à la fois une fin et une continuation. Un souffle est rendu au vent, tout comme la glace retourne à la mer. Il trouve une nouvelle forme. Mais la vie d’un être se perpétue elle aussi par les histoires et les souvenirs que l’on évoque dans la joie en des instants éphémères. Le deuil nous façonne comme un sculpteur. Il nous donne nos formes et nous ressentons chacun des coups de son ciseau, mais sans lui nous n’existerions pas. De toutes les absences que je porte en moi — car nous sommes tous, je crois, emplis de trous —, celle de mon père est celle qui m’a le plus appris. »

60 degrés nord

★★★ 1/2

Malachy Tallack, traduit de l’anglais par Frédéric Le Berre, Hoëbeke, Paris, 2018, 272 pages